Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Poésie, tome XII.djvu/70

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XXVIII TALAVEYRA RÉCIT DE MON PÈRE


C'est à Talaveyra de la Reine, en Espagne.
Les anglais, contre qui nous étions en campagne,
Tenaient, en s'appuyant sur un vieux château-fort,
Le coteau du midi, nous le coteau du nord.
Deux versants; un ravin entre les deux armées.
On se battait depuis le matin; les fumées
Monstrueuses que fait un combat furieux
Salissaient le soleil, terrible au fond des cieux;
Et lui, l'astre éternel d'où sort l'aube éphémère,
Vieux, et jeune toujours comme le vieil Homère,
Lui, ce même soleil qu'Achille vit jadis,
Se vengeait sur nous tous combattants, assourdis
Par le vaste fracas des canons en démence,
Il versait les flots noirs de sa lumière immense,
Il nous aveuglait; sombre, il jetait au milieu
Des tonnerres humains le grand rayon de Dieu.
Il brillait, il régnait; il nous brûlait, sinistre.

Le roi don Charles quatre et Godoji, son ministre,
Nous avaient mis l'armée anglaise sur les bras,
Mais les anglais, qui sont peu faits pour les sierras,
Avaient chaud comme nous. La journée était dure.
Pas un brin d'herbe; au fond du ravin la verdure
De quelques pins d'Alep, espèce de rideau
Laissant voir sous son antre un maigre filet d'eau.