Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/191

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
173
LA DUCHESSE JOSIANE.

porte du cœur de Josiane, et cela leur convenait à tous les deux. À la cour on admirait le suprême bon goût de cet ajournement. Lady Josiane disait : C’est ennuyeux que je sois forcée d’épouser lord David, moi qui ne demanderais pas mieux que d’être amoureuse de lui !

Josiane, c’était la chair. Rien de plus magnifique. Elle était très grande, trop grande. Ses cheveux étaient de cette nuance qu’on pourrait nommer le blond pourpre. Elle était grasse, fraîche, robuste, vermeille, avec énormément d’audace et d’esprit. Elle avait les yeux trop intelligibles. D’amant, point ; de chasteté, pas davantage. Elle se murait dans l’orgueil. Les hommes, fi donc ! un dieu tout au plus était digne d’elle ; ou un monstre. Si la vertu consiste dans l’escarpement, Josiane était toute la vertu possible, sans aucune innocence. Elle n’avait pas d’aventures, par dédain ; mais on ne l’eût point fâchée de lui en supposer, pourvu qu’elles fussent étranges et proportionnées à une personne faite comme elle. Elle tenait peu à sa réputation et beaucoup à sa gloire. Sembler facile et être impossible, voilà le chef-d’œuvre. Josiane se sentait majesté et matière. C’était une beauté encombrante. Elle empiétait plus qu’elle ne charmait. Elle marchait sur les cœurs. Elle était terrestre. On l’eût aussi étonnée de lui montrer une âme dans sa poitrine que de lui faire voir des ailes sur son dos. Elle dissertait sur Locke. Elle avait de la politesse. On la soupçonnait de savoir l’arabe.

Être la chair, et être la femme, c’est deux. Où la femme est vulnérable, au côté pitié, par exemple, qui devient si aisément amour, Josiane ne l’était pas. Non qu’elle fût insensible. L’antique comparaison de la chair avec le marbre est absolument fausse. La beauté de la chair, c’est de n’être point marbre ; c’est de palpiter, c’est de trembler, c’est de rougir, c’est de saigner ; c’est d’avoir la fermeté sans avoir la dureté ; c’est d’être blanche sans être froide ; c’est d’avoir ses tressaillements et ses infirmités ; c’est d’être la vie, et le marbre est la mort. La chair, à un certain degré de beauté, a presque le droit de nudité ; elle se couvre d’éblouissement comme d’un voile ; qui eût vu Josiane nue n’aurait aperçu ce modelé qu’à travers une dilatation lumineuse. Elle se fût montrée volontiers à un satyre, ou à un eunuque. Elle avait l’aplomb mythologique. Faire de sa nudité un supplice, éluder un Tantale, l’eût amusée. Le roi l’avait faite duchesse, et Jupiter néréide. Double irradiation dont se composait la clarté étrange de cette créature. À l’admirer on se sentait devenir païen, et laquais. Son origine, c’était la bâtardise et l’océan. Elle semblait sortir d’une écume. À vau-l’eau avait été le premier jet de sa destinée, mais dans le grand milieu royal. Elle avait en elle de la vague, du hasard, de la seigneurie, et de la tempête. Elle était lettrée et savante. Jamais une passion ne l’avait approchée, et elle les avait sondées toutes. Elle avait le dégoût des réalisations, et le goût aussi.