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HISTORIQUE DE L’HOMME QUI RIT

aucune équivoque. Ne l’avait-on pas accusé autrefois d’être fataliste :

On a voulu voir dans Anankè, toute une profession de foi, et l’on a déclaré que l’auteur de Notre-Dame de Paris, des Misérables et des Travailleurs de la mer était fataliste. Il est le contraire. Il pense, quant à lui, que la série de ses œuvres est une série d’affirmations de l’Âme. À cette série il ajoute aujourd’hui ce livre.

Contre la Fatalité l’homme a deux armes : la conscience et la liberté ; la conscience qui lui indique le devoir, la liberté qui lui signale le droit.

Victor Hugo n’avait pas seulement le souci de dégager l’idée maîtresse de ses œuvres ; il tenait aussi à établir le lien qui existait entre elles. Qu’on se rappelle une de ses notes de la Légende des Siècles : « Dans mon œuvre les livres se mêlent comme les arbres dans une forêt. » Ce qu’il disait pour ses poésies, il le répétait pour ses romans dans cette note :

De même que le livre les Misérables est rattaché par l’idée Anankè, à un livre antérieur N.-D. de P.[1] et à un livre ultérieur les T. de la m.[2], le livre 93 sera précédé de deux livres parallèles, l’un sur l’Angleterre après 1688, qu’on va lire[3], l’autre sur la France avant 1789[4], qui sera publié prochainement.

Et sur le même feuillet les lignes encadrées et barrées :

L’idée des trois précédentes œuvres communes était Anankè, ; l’idée qui se dégagera de ces trois nouveaux livres sera :

Espérance.
Liberté.
Progrès.

Le plan était nettement arrêté, mais Victor Hugo ne voulait pas tout d’abord se borner à ces indications qui lui semblaient trop laconiques. Son intention première était de donner une préface plus étendue, de marquer les divers caractères de son livre. En réalité ce n’était pas un roman ordinaire qu’il avait voulu écrire, mais un drame qui participât de l’épopée, une œuvre philosophique et un livre d’histoire ; il avait voulu affirmer la conscience, la volonté, la liberté, et tirer de l’histoire, qui montre les faits, du roman, qui montre l’âme, et de la peinture des vieilles monarchies, qui engendrent l’oppression, la conclusion logique et nécessaire : l’avènement de la démocratie.

C’est pendant les mois de mai, juin et juillet que Victor Hugo écrivait ces ébauches de préface. On peut suivre dans les notes[5] ses tâtonnements ; il était partagé entre deux désirs : celui d’exposer complètement sa pensée et celui de condenser son programme en une formule simple. On sent qu’il craint d’être conduit à de trop grands développements dans le premier cas et de n’être pas suffisamment compris dans le second. De là toute une série de projets abandonnés, repris, amalgamés ; il puisera dans l’un une idée, dans l’autre une phrase, indiquant au coin de chaque préface projetée : ceci est la bonne, ou : ceci est la meilleure, ou : la dernière, la meilleure.

Le mois de juillet était arrivé. Sa famille le réclamait. Il interrompait son travail le 21, et le 27 il partait pour Bruxelles, impatient, anxieux, mais avec une fortifiante espérance. N’ayant pu se consoler de la perte de son premier petit-fils Georges, mort le 16 avril 1868, il partait pour fêter à Bruxelles la venue imminente d’un nouveau petit Georges.

Son roman était à peu près terminé.

  1. Notre-Dame de Paris.
  2. Les Travailleurs de la mer.
  3. L’Homme qui Rit.
  4. La Monarchie, livre qui n’a pas été fait.
  5. Voir les notes du reliquat.