Page:Le Tour du monde - 01.djvu/305

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tinction. » Un signe du commissaire général me classa de prime abord dans cette catégorie. Kemal était moins occupé des beautés sauvages de la contrée et des montagnes baignées dans le brouillard, que de sa grosse affaire du moment, la route de Trébigne à Raguse, et il se plaignit vivement à moi des obstacles que son utile entreprise rencontrait chez les chrétiens indigènes.

« Ce n’est pourtant pas niable, me disait-il, que cette route aura pour effet de vivifier l’agriculture et le commerce de ces malheureuses vallées : et je leur apporte un bienfait sans même le leur faire payer comme on le ferait dans vos pays civilisés. Je ne demande ni corvées ni prestations : j’y emploie le corps d’armée placé sous mes ordres ; je ne demande aux chefs des chrétiens de Gatzko, de Gliubomir et des villages voisins que des travailleurs qui seront payés convenablement : hé bien ! je ne rencontre partout que mauvais vouloir et inertie. Comment se fait-il que le bien soit si difficile à faire ? »

À cela, il est vrai, je pouvais répondre :

« Vous avez mille fois raison, Excellence, quand vous dites que vous faites à ces populations un don immense et gratuit. Mais est-ce de vous qu’on se défie ? Vous êtes venu ici pacifier un pays insurgé, et, il faut bien le dire, jamais insurrection ne fut plus légitime. Le premier besoin de ces malheureux chrétiens d’Herzégovine n’est pas d’avoir une route pour porter leur maïs au marché : c’est un peu de garantie contre les bachi-bozouks que votre gouvernement a lâchés sur eux et qui les abreuvent d’outrages sans limites. Jusqu’ici, ils ont trouvé un peu de sécurité dans ces sauvages montagnes où ils peuvent faire le coup de feu contre leurs tyrans et donner la main à leurs frères monténégrins. Nul ne se défie de vos généreuses intentions, mais quand vous serez parti, la route commerciale que vous avez entreprise peut devenir une route stratégique destinée à couvrir la contrée de troupes et réprimer tout essai de résistance à des abus que vous avez vous-même constatés. Vous étonnerez-vous que ces malheureux refusent leur concours à une œuvre où ils voient leur ruine ? »

Vue de Gradina. — Dessin de Grandsire d’après M. Lejean.

J’aurais pu dire cela et beaucoup d’autres choses encore : mais non erat his locus. Une heure après le café-poste, nous atteignîmes le premier atelier militaire, composé d’une vingtaine d’hommes occupés à faire sauter, à l’aide de la mine, les rochers les plus affreux qu’on puisse imaginer. J’eus là un exemple assez original de la façon dont les Turcs, qui ne sont certainement pas de méchantes gens, jouent avec la vie des hommes. On venait de mettre le feu à une mine qui, mouillée par une pluie fine, ne partait pas ; les soldats et les passants s’étaient mis à l’écart, quand un vieux paysan bosniaque débouche sur la route ; on lui jeta un cri de gare ! qu’il n’entendit point, et il continua à avancer, sous les regards des soldats, narquois et parfaitement silencieux. Trop éloigné pour l’avertir, je suivais cette scène avec une anxiété facile à