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à des idées moins tragiques. La bleue Trébinsnitza est bien toujours l’onde chantée par un poëte latin :

 « Nymphæ, cœruleæ nymphæ quæque antra Trebinnæ,
Quæque lacus liquidos, Naïades, incolitis… »


large, mais sans profondeur, elle développe sa nappe transparente entre des coteaux couverts de cultures et de jardins qu’elle fertilise au moyen de roues ou de norias, comme on dirait en Espagne.

Je recommande aux touristes de venir visiter la vallée entière de la Trébinsnitza comme un but d’excursion et un sujet d’études d’autant plus intéressant qu’il est à peu près neuf. De la rivière elle-même, on ne connait guère ni la source ni la fin. Un savant illyrien qui en a dit quelques mots prétend qu’elle sort d’un lac à Biletschi, et qu’elle se perd à peu près à la hauteur de Raguse, pour reparaître à l’Ombla, « ce roi des fleuves souterrains », comme le nomme Pouqueville, et que j’appellerais volontiers le Loiret de la Dalmatie. Le même auteur ajoute que des objets jetés dans la Trébinsnitza ont reparu après un cours souterrain dans les eaux de l’Ombla : Res in Rhizonem projectæ arcanoque lupsu ad Arianis latebras delatæ sanxrerunt fidem antiquiiatis (Ign. Georg. I, 79).

J’ai parlé ailleurs de l’Ombla, cette merveille des environs de Raguse. On me l’avait tant vantée que je m’étais décidé à la visiter avec le pressentiment de cette déception qu’on éprouve toujours en allant voir de ses propres yeux les choses surfaites. Au lieu de suivre la route habituelle de l’aqueduc, je me jetai au hasard dans la montagne, je me reposai un instant au village de Bozanka, et continuant ma course au nord-est, je débouchai sur un petit vallon étranglé entre deux coteaux d’une nudité affreuse, qui ne faisait que mieux ressortir l’exubérante végétation de ce pli de terrain. Le long des prés, un filet d’eau limpide gazouillait parmi des ruines tapissées de lauriers-rose en pleine floraison. Je ne connais rien de plus délicieux que ces petits paysages qui ne sont pas rares, dit-on, dans le Péloponèse : je l’en félicite sincèrement. Le laurier-rose est le luxe de ces montagnes stériles, et bien des pays mieux doués leur envieraient cette fleur royale qui ne s’épanouit nulle part avec plus d’orgueil qu’entre quelques misérables pierres.

Cinquante pas plus loin, à l’extrémité d’un vaste canal qui serpentait parmi de grasses prairies, je distinguai un beau bassin oblong, véritable opale enchâssée dans un hémicycle de rochers à pic, et d’où une large rivière, presque un fleuve, tombait en mugissant dans le canal inférieur : c’était l’Ombla[1]. J’avoue que j’éprouvai tout autre chose qu’une déception à la vue de cette magnifique rivière qui, à deux cents mètres de sa source, avait vingt-quatre pieds de profondeur, et à une lieue de là, au moment de se perdre dans l’Adriatique, formait la baie de Gravosa, où plusieurs navires de guerre étaient mouillés par quarante mètres d’eau. La curiosité me prit de gravir l’effroyable montagne qui surplombe la source, afin de vérifier si je ne verrais pas de l’autre côté quelque abîme, quelque pronor par où la Trébinsnitza s’engouffrât sous la montagne. J’y parvins après des fatigues iuouïes, en faisant rouler sous mes pas de véritables ruisseaux de galets arrachés par les pluies à la cime du mont. Arrivé au sommet, je me trouvai sur le territoire ottoman, en face d’un plateau désert qui me parut avoir une largeur de cinq à six kilomètres ; au delà, la forme seule du terrain me faisait reconnaître la vallée de la Trébinsnitza, mais j’étais trop las pour continuer ma recherche. Georgi, dans les deux lignes que j’ai citées, n’a fait que rapporter une opinion générale à Raguse. Quand l’Ombla grossit, les paysans ragusains disent : « Il a plu à Trébigne. »

Puisque j’en suis à Georgi et au pays de Trébigne, qu’on me permette une dernière citation : Il y a trois villages nommés Gallich, Cotesi et Garmian, au-devant desquels s’étend une vallée assez spacieuse. L’eau provenant de la fonte des neiges et des pluies d’automne et d’hiver y arrive en abondance des bois et des coteaux voisins, et tout l’hiver cette vallée semble un grand lac d’environ trente milles de tour, mais de plus d’étendue que de profondeur. Dès que ce terrain s’est couvert d’eau, une immense quantité de petits poissons, que les indigènes nomment govitzas, s’échappe d’une profonde cavité et vient remplir le lac temporaire ; puis, bientôt engraissés par les aliments que leur fournit le sol inondé, ces poissons acquièrent un volume et une saveur qui les font rechercher pour la table sans le secours d’aucun condiment. Puis quand arrive le solstice, quand la terre altérée a bu les eaux et que les poissons sont rentrés dans leur retraite, le sol, ramolli, engraissé et nourri d’un épais limon, reçoit des semailles et prépare une récolte abondante[2]. »

Voilà donc un véritable lac temporaire, analogue à ce lac de Czirknitz dont parlent toutes les géographies. Je pourrais me vanter d’avoir découvert le lac de Kotesi, d’autant plus impunément que le livre latin auquel j’ai fait cet emprunt n’existe qu’à l’état de manuscrit et a d’ailleurs une valeur médiocre ; mais la vérité me force à dire que je dus quitter Trébigne et rentrer à Raguse sans avoir eu la chance d’étudier sur les lieux ce singulier phénomène. Je le regrette d’autant plus que j’appris à cette date (c’est-à-dire à la fin de septembre) que l’afflux des eaux venait d’avoir lieu, et les gourmets ragusains ne laissaient pas passer inaperçue l’époque de l’apparition des govitzas. Je donne aux voyageurs plus heureux que moi ce renseignement topographique : Kotesi est à une petite journée de marche de Trébigne, en descendant la Trébinsnitza, et on peut s’y rendre de Raguse en six bonnes heures, en prenant avec un guide ragusain un chemin de traverse à partir de Tzarine.

Avant de quitter Raguse et son territoire, je recommanderai encore au touriste en quête de curiosités l’île de Lagosta, et les caractères étranges appelés par les

  1. Magasin pittoresque, novembre 1859.
  2. D. Ignatii Georgii Rerum illyric. pars I, 148.