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NOËLS ANCIENS


Tous nos fiers paysans de leurs joyeuses voix
N’éveillaient plus l’écho qui dormait sur nos rives ;
Regrettant et pleurant les beaux jours d’autrefois,
Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plaintives.
De nos bords s’élevaient de longs gémissements
Comme ceux d’un enfant qu’on enlève à sa mère ;
Et le peuple attendait, plein de frémissements,
En implorant le ciel dans sa douleur amère,
Le jour où, pour la France et son nom triomphant,
Il donnerait encore et son sang et sa vie ;
Car, privé des rayons de ce soleil ardent,
Il était exilé dans sa propre patrie.


Concevez, si possible, la tristesse infinie des Canadiens-français écoutant chanter dans leurs églises, en deuil de la patrie, ces véritables Noëls du Désespoir dont l’amertume était à ce point excessive qu’elle donnait à leurs âmes l’avant-goût des peines du dam : 25 décembre 1759, année trois fois sinistre par la bataille du 13 septembre, la mort de Montcalm, et la reddition de Québec ; 25 décembre 1760, année de la capitulation de Montréal ; 25 décembre 1763, l’année terrible par excellence, l’année de l’infâme Traité de Paris qui scellait la pierre du sépulcre où gisait ensevelie cette mère adorée qu’ils nommaient la Nouvelle-France.

Et cependant nos ancêtres ne renoncèrent pas à leur foi nationale ; ils crurent comme à un dogme à la résurrection du Canada-français laissé pour mort sur le champ de bataille et que la France monarchique avait abandonné aux fossoyeurs. Mais l’Église vint au tombeau politique de ce nouveau Lazare et répéta sur lui le miracle du Christ. Ce miracle, nos aïeux l’attendirent trente ans ! Je doute que la captivité de Babylone leur eût semblé plus longue, et que les Hébreux aient chanté avec une plus navrante tristesse l’élégiaque verset du psaume célèbre : Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus, cum recordamur Sion.