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ASSOCIATIONS OUVRIÈRES DANS LA GRANDE-BRETAGNE.

Fallait-il émigrer ? On n’en avait pas les moyens ; l’émigration, c’était d’ailleurs la peine de la déportation ; toujours pour crime de pauvreté. Que faire donc ?

Quelques ouvriers qui avaient connu Robert Owen, et sa tentative de New-Lanark, parlèrent de l’association comme de la seule issue à leurs maux ; et, en désespoir de cause, la majorité résolut d’essayer quelque chose dans cet ordre d’idées. — Entre eux s’associaient les patrons pour faire la guerre aux ouvriers, et les ouvriers pour faire la guerre aux patrons ; pourquoi ne s’associerait-on pas, non plus dans des intentions hostiles, mais pour accomplir une œuvre de paix ? La bourgeoisie accomplissait de grandes choses, en groupant de petits pécules, dont la réunion formait d’immenses capitaux, suffisants pour la construction de magnifiques bateaux à vapeur et de gigantesques lignes de chemins de fer ; pourquoi le prolétariat ne réunirait-il pas, lui aussi, toutes ses ressources pour faire une œuvre plus grand encore : l’extinction du paupérisme ?

— Nos douze à quinze pauvres tisserands furent pris d’un saint enthousiasme ; ils se crurent assez forts pour se créer une nouvelle destinée, et faire à la fois leur propre bonheur et celui de leurs frères. Il résolurent, pour commencer, de se substituer aux négociants, aux capitalistes et aux manufacturiers. Sans fonds, sans instruction technique, sans expérience spéciale, les voilà qui s’improvisent marchands et fabricants. À cet effet, ils font circuler une liste de souscriptions, dont auraient bien ri les boursicotiers du Stock exchange. Quinze, vingt, puis trente souscripteurs à quatre sous par semaine ; quatre sous que souvent on se trouvera fort en peine de payer. Un an après, c’est-à-dire après cinquante-deux collectes parmi nos capitalistes lilliputiens, la caisse sociale se trouvera suffisamment remplie pour permettre l’achat d’un sac de farine d’avoine, qu’ils se revendirent à eux-mêmes au détail pour leur propre consommation. Telle fut l’origine d’une société qui possède aujourd’hui moulins, fabriques et entrepôts, et un comptoir d’épiceries sur lequel on encaisse plus de 36,000 fr. par semaine, soit près de deux millions par an. — Sans doute, ce prodigieux résultat n’a point surpris les hardis fondateurs, car voici les principales clauses de leur programme :

1° Fondation d’un magasin au profit de tous les sociétaires : magasin où l’on ne vendrait pas de liqueurs fortes, et où, dans l’intérêt des clients comme dans celui de l’entreprise, l’on ne ferait crédit sous aucun prétexte ;

2° Achat et construction de maisons convenables pour les sociétaires ; réforme des logements ;

3° Achat ou location de quelques pièces de terrain. Car, en Angleterre, le peuple ne sera jamais émancipé civilement et politiquement,