Page:Saint-Simon - Mémoires, Chéruel, Hachette, 1856, octavo, tome 6.djvu/150

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et même quelque temps après, ne l’y mena point. C’étoit une femme haute, altière, entreprenante, avec peu d’esprit toutefois et de manége, qui de sa vie n’a donné la main ni un fauteuil chez elle à pas une femme de qualité, qui menoit haut à la main les ministres et leurs femmes, qui passoit sa vie chez elle à tenir le plus grand état de la cour, qui la faisoit assez peu, et qui ne visitoit presque jamais personne qu’aux occasions. Tout occupée de son domestique, également avare et magnifique, elle menoit son mari comme elle vouloit, qui ne se mêloit ni d’affaires, ni de dépenses, ni de la grande écurie que pour le service, et elle de tout despotiquement ; impérieuse et dure, tiroit la quintessence de sa charge, du gouvernement et des biens de son mari, traitoit ses enfants comme des nègres et leur refusoit tout, excepté ses filles, dont la beauté l’avoit apprivoisée, sur laquelle elle ne les tint pas de fort près, ayant conservé et mérité toute sa vie elle-même une réputation sans ombre sur la vertu. Tout ce qui avoit affaire à elle la redoutoit. Elle noya son fils l’abbé de Lorraine, parce qu’il voulut partager au moins avec elle le revenu de ses bénéfices, et en ayant de gros, [ne pas] les lui laisser toucher en entier, et dépendre d’elle comme un enfant. Il avoit la nomination de Portugal que le duc de Cadaval lui avoit procurée ; elle avoit eu l’agrément du roi et de Rome. Cette considération n’arrêta point sa mère ; elle s’en prit à ses mœurs, qui en effet n’étoient pas bonnes, elle força M. le Grand à demander au roi de l’enfermer à Saint-Lazare. Le roi y résista par bonté. Il représenta à M. le Grand que son fils étant déjà prêtre, il le perdroit sans ressource par cet éclat. M. le Grand, poussé par sa femme, insista. L’abbé de Lorraine fut mis à Saint-Lazare, et demeura perdu sans qu’il fût plus question de sa nomination, dont Rome ne voulut plus ouïr parler, et que le Portugal retira. Il fut assez longtemps à Saint-Lazare, et n’en sortit qu’en capitulant avec sa mère sur le revenu de ses bénéfices. Il vécut depuis obscur, et bien des années