Page:Saussure - Cours de linguistique générale, éd. Bally et Sechehaye, 1971.djvu/202

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Cette formule attribue le rôle actif à l’accent et introduit une clause restrictive pour þ initial. En réalité, le phénomène est tout différent : en germanique, comme en latin, þ tendait à se sonoriser spontanément à l’intérieur du mot ; seul l’accent placé sur la voyelle précédente a pu l’en empêcher. Ainsi tout est renversé : le fait est spontané, non combinatoire, et l'accent est un obstacle au lieu d’être la cause provoquante Il faut dire : « Tout þ intérieur est devenu ð, a moins que l’accent placé sur la voyelle précédente ne s’y soit opposé.

Pour bien distinguer ce qui est spontané et ce qui est combinatoire, il faut analyser les phases de la transformation et ne pas prendre le résultat médiat pour le résultat immédiat. Ainsi pour expliquer la rotacisation (cf. latin *genesisgeneris), il est inexact de dire que s est devenu r entre deux voyelles, car s, n’ayant pas de son laryngé, ne peut jamais donner r du premier coup. En réalité il y a deux actes : s devient z par changement combinatoire ; mais z, n’ayant pas été maintenu dans le système phonique du latin, a été remplacé par le son très voisin r, et ce changement est spontané. Ainsi par une grave erreur on confondait en un seul phénomène deux faits disparates ; la faute consiste d’une part à prendre le résultat médiat pour l’immédiat (sr au lieu de zr) et d’autre part, à poser le phénomène total comme combinatoire, alors qu’il ne l’est pas dans sa première partie. C’est comme si l’on disait qu’en français e est devenu a devant nasale. En réalité il y a eu successivement changement combinatoire, nasalisation de e par n (cf. lat. ventum → franç. vẽnt, lat. fēmina → franç. femə fẽmə) puis changement spontané de en ã (cf. vãnt, fãmə, actuellement , fam). En vain objecterait-on que cela n’a pu se passer que devant consonne nasale : il ne s’agit pas de savoir pourquoi e s’est nasalisé, mais seulement si la transformation de en ã est spontanée ou combinatoire.