Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/149

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— Quel miracle pourtant va s’accomplir si le cuisinier est vraiment innocent ! — dit un autre leude avec une curiosité inquiète. — Marcher sur des socs rougis au feu sans se brûler les pieds !… il n’y a que le dieu des chrétiens pour pouvoir de pareilles choses. C’est un grand dieu que le nôtre !…

— Un incomparable dieu ! Rigomer !

— Un incommensurable dieu, mes chers frères, — dit le clerc, — et de si étonnants miracles ne sont qu’un jeu pour lui !…

Si grande était la curiosité des Franks, que leur cruelle envie de voir danser l’esclave sur des fers rougis au feu était certainement combattue par le désir d’assister à un surprenant miracle. À peine le dernier des socs fut-il déposé sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir refroidir, dit précipitamment à Justin :

— Vite… vite.. marche là-dessus !…

— Va, mon cher fils, et ne crains rien !…

— Oh ! je ne redoute rien, mon bon père, — répondit le cuisinier d’une voix inspirée ; — puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s’écria plein de ferveur : — Seigneur Dieu ! tu lis dans les cœurs, tu as déjà témoigné de mon innocence… donne en faveur de ton pauvre serviteur une nouvelle preuve de ta justice infaillible… Ordonne à ces fers ardents d’être aussi doux à mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et de fleurs.

— Dépêche… dépêche… Assez de paroles… les fers refroidissent..

— Qu’importe, seigneur comte !… ces fers ne sauraient jamais être brûlants pour moi…

Et le Gaulois, le front rayonnant de sérénité, le regard levé vers le ciel, s’avança d’un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le court espace de temps qui s’écoula jusqu’au moment où l’accusé s’exposa au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l’assistance, dominés par l’imperturbable confiance de l’esclave, s’entre-regardèrent, et Neroweg dit à demi-voix aux leudes de son tribunal : 


— Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin.