Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/214

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milieu de la table… hors de notre portée… ne dirait-on pas que tu nous prends pour des larrons ?

— Neroweg offre l’hospitalité comme il lui convient, — reprit d’un air sourdement courroucé Sigefrid, un des leudes du comte ; — ceux qui mangent la viande et boivent le vin d’ici… sont mal venus à se plaindre des pots et des plats…

— Nous reproche-t-on, à nous hommes du roi, ce que nous buvons et mangeons dans ce burg ?

— Ce serait un audacieux reproche, car j’étais rassasié, moi, avant d’avoir touché à ces grossières montagnes de victuailles !

— Et de plus ce serait une insulte, — s’écria un autre des convives. — Or d’insulte, nous n’en souffrirons pas… nous sommes ce que nous sommes… nous autres de la truste royale !

— Vous croyez-vous donc au-dessus de nous, parce que nous sommes leudes d’un comte ? Nous pourrions alors mesurer la distance qui nous sépare… en mesurant la longueur de nos épées.

— Ce ne sont pas les épées qu’il faut mesurer… c’est le cœur…

— Ainsi, nous, fidèles de Neroweg, nous avons le cœur moins grand que le vôtre… Est-ce un défi ?

— Défi, si vous voulez, épais rustiques…

— L’épais rustique vaut mieux que le guerrier de cour efféminé ! Vous allez le voir tout à l’heure si vous voulez…

— Donc, nous verrons cela… Six contre six… ou plus, s’il vous convient…

— Cela nous convient !…

Cette altercation, commencée à l’un des bouts de la table, entre ces Franks avinés, n’avait pas débuté sur un ton très-élevé ; mais elle finit avec un tel éclat d’emportement, que Chram, l’évêque et le comte s’empressèrent de s’interposer, afin de ramener la paix entre les convives ; ceux-ci, fort animés par le vin, l’orgueil et l’envie, s’apaisèrent d’assez mauvaise grâce, en échangeant des coups d’œil encore provocants et farouches.