Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/64

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— Mon père est mort jeune… j’habitais dans la montagne avec mon grand-père, mon frère et ma mère… Nous vivions du produit de notre troupeau et nous filions la laine ; nous n’avions jamais eu d’autre chagrin que la mort de mon père… Un jour, les Franks sont montés en armes dans la montagne ; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit : « Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses domaines en esclaves et en bétail. » Mon frère a voulu nous défendre, les Franks l’ont tué… Ils nous ont liées, ma mère et moi, à la même corde ; ils nous ont poussées devant eux avec notre troupeau… Mon grand-père a demandé à genoux la grâce de nous suivre ; les Franks lui ont dit : « Tu es trop vieux pour gagner ton pain comme esclave. — Mais, seul, je mourrai de faim dans la montagne ? — Meurs ! » lui ont-ils dit, et ils nous ont fait marcher devant eux… Mon grand-père nous suivait de loin en pleurant ; les Franks l’ont assommé à coups de pierres… Ils ont pris d’autres esclaves, emmené d’autres troupeaux, tué d’autres gens dans la montagne quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine ; ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étions cinquante peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles ; les petits enfants… les Franks les massacraient comme n’étant bons à rien. La première nuit, nous avons couché dans un bois ; les Franks ont fait violence aux femmes malgré leurs prières… J’ai entendu les sanglots de ma mère… le soir, on m’avait séparée d’elle… A moi, on ne m’a rien fait : le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma mère ; on a encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre… on a encore pris des esclaves et des troupeaux… et puis on s’est remis en route pour le burg. Avant d’y arriver, on a passé une seconde nuit dans les bois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher à côté de son cheval… Au point du jour, nous avons continué notre route ; j’ai des yeux cherché ma mère… le Frank m’a dit : « Elle est morte ; deux guerriers,