Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/73

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paisible et florissante ; mais elle était libre alors ! — reprit amèrement l’ermite. — La conquête, inique et sanglante, appelée par vous, évêques gaulois, légitime ces déplorables représailles.

— Nos pères étaient de malheureux idolâtres ! et à cette heure ils grincent des dents pour l’éternité ! — s’écria Cautin, — tandis que nous avons la vraie foi… aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il d’épouvantables châtiments pour les misérables qui osent insulter ses prêtres, ravir les biens de son Église… Tiens, moine, vois, vois si ce n’est pas un spectacle à fendre le cœur !

Ce spectacle, qui fendait le cœur du saint homme, réjouissait fort le cœur des Vagres… Le jour était venu : quatre grands chariots de la villa, attelés chacun de deux paires de bœufs, s’éloignaient lentement des ruines fumantes de la maison épiscopale, chargés de butin de toutes sortes : vases d’or et d’argent, rideaux et tentures, matelas de plume et sacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pièces d’étoffe de lin, filées par les esclaves filandières, coussins moelleux, chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de cuivre, pots d’étain, si chers à l’œil des ménagères ; il y avait de tout dans ces chariots : les Vagres suivaient, chantant comme des merles au lever de ce gai soleil de juin… À l’avant de l’un des chariots, assise sur un coussin, la petite Odille, que l’évêchesse, tendrement appitoyée, avait soigneusement revêtue d’une de ses belles robes, il faut le dire, un peu trop longue pour l’enfant ; la petite Odille, non plus craintive, mais très-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux bleus, et, pour la première fois depuis longtemps, respirait en liberté ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes, d’où elle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu’à ce jour dans le burg du comte ; Ronan, de temps à autre, s’approche du char :

— Prends courage, Odille, tu t’habitueras avec nous ; tu le verras, les Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.