Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 4.djvu/79

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La plupart des femmes regardèrent, indécises, Ronan, l’évêque et l’ermite ; tour à tour elles approchaient et retiraient leurs mains de ces objets si précieux à leur misère ; deux ou trois vieilles s’éloignèrent cependant tout à fait de ces biens de l’Église, et se jetèrent à genoux en murmurant dans leur effroi :

— Saint évêque Cautin ! pardonne-nous d’avoir eu seulement la pensée d’un si grand péché…

— Ne craignez rien, mes sœurs, — reprit l’ermite, — votre évêque, encore une fois, vous éprouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frère ; il sait que le Seigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que celles-ci soient nues et frissonnantes… celles-là, suant sous le poids inutile de vingt habits… celles-ci, affamées… celles-là, repues… Ne redoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid… voyez, sa robe est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi ; que lui faut-il davantage ?… À lui seul pourrait-il vêtir tous ces habits ? à lui seul vider toutes ces outres de vin ? à lui seul, manger toutes ces provisions ?… Non, non… prenez, mes sœurs, prenez, chers petits enfants… votre évêque partage avec vous…

— Ne l’écoutez pas ! — s’écria Cautin, — car moi je vous dis…

— Toi, tu ne dis rien ! — reprit Ronan en lui lançant un regard terrible — Si tu parles, je fais, malgré toi, ton salut en te martyrisant sur l’heure…

Plusieurs des femmes, persuadées par les paroles de l’ermite, et aussi par l’âpreté de leur misère, commencèrent à emporter diligemment dans leurs cabanes, à l’aide de leurs enfants, les biens de l’Église : les trois vieilles n’osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant la poitrine.

— Chères filles, persévérez dans votre sainte horreur du sacrilège ! — s’écria l’évêque, malgré les menaces de Ronan, — et vous irez en paradis entendre à perpétuité les Séraphins jouer du théorbe devant le Seigneur, en chantant ses louanges !