Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/106

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

que la maxime s’était introduite « de ne pas garder la foi aux hérétiques » : on en concluait qu’il ne fallait pas la garder aux mahométans.

C’est ainsi que l’ancienne Rome viola la trêve avec Carthage dans sa dernière guerre punique. Mais l’événement fut bien différent. L’infidélité du sénat fut celle d’un vainqueur qui opprime ; et celle des chrétiens fut un effort des opprimés pour repousser un peuple d’usurpateurs. Enfin Julien prévalut : tous les chefs se laissèrent entraîner au torrent, surtout Jean Corvin Huniade, ce fameux général des armées hongroises qui combattit si souvent Amurat et Mahomet II.

Ladislas, séduit par de fausses espérances et par une morale que le succès seul pouvait justifier, entra dans les terres du sultan. Les janissaires alors allèrent prier Amurat de quitter sa solitude pour se mettre à leur tête. Il y consentit ; (1444) les deux armées se rencontrèrent vers le Pont-Euxin, dans ce pays qu’on nomme aujourd’hui la Bulgarie, autrefois la Mœsie[1]. La bataille se donna près de la ville de Varnes. Amurat portait dans son sein le traité de paix qu’on venait de conclure. Il le tira au milieu de la mêlée dans un moment où ses troupes pliaient, et pria Dieu, qui punit les parjures, de venger cet outrage fait aux lois des nations. Voilà ce qui donna lieu à la fable que la paix avait été jurée sur l’eucharistie, que l’hostie avait été remise aux mains d’Amurat, et que ce fut à cette hostie qu’il s’adressa dans la bataille. Le parjure reçut cette fois le châtiment qu’il méritait. Les chrétiens furent vaincus après une longue résistance. Le roi Ladislas fut percé de coups ; sa tête, coupée par un janissaire, fut portée en triomphe de rang en rang dans l’armée turque, et ce spectacle acheva la déroute.

Amurat, vainqueur, fit enterrer ce roi dans le champ de bataille avec une pompe militaire. On dit qu’il éleva une colonne sur son tombeau, et même que l’inscription de cette colonne, loin d’insulter à la mémoire du vaincu, louait son courage et plaignait son infortune.

[2] Quelques-uns disent que le cardinal Julien, qui avait assisté à la bataille, voulant dans sa fuite passer une rivière, y fut abîmé par le poids de l’or qu’il portait ; d’autres disent que les Hongrois mêmes le tuèrent. Il est certain qu’il périt dans cette journée.

  1. La fin de cet alinéa est extraite des Annales de l’Empire, où elle a été conservée. (B.)
  2. Cet alinéa est extrait des Annales de l’Empire, et y a été conservé. (B.)