Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/169

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gés à Louis XI. On peut juger si, étant roi de Sicile, il voyait d’un œil jaloux Charles VIII prêt d’aller en Italie déposséder la maison d’Aragon, établie sur le trône de Naples.

Nous verrons bientôt[1] éclore les fruits d’une jalousie si naturelle. Mais avant de considérer les querelles des rois, vous voulez toujours observer le sort des peuples. Vous voyez que Ferdinand et Isabelle ne trouvèrent pas l’Espagne dans l’état où elle fut depuis sous Charles-Quint et sous Philippe II. Ce mélange d’anciens Visigoths, de Vandales, d’Africains, de Juifs et d’aborigènes, dévastait depuis longtemps la terre qu’ils se disputaient ; elle n’était fertile que sous les mains mahométanes. Les Maures, vaincus, étaient devenus les fermiers des vainqueurs ; et les Espagnols chrétiens ne subsistaient que du travail de leurs anciens ennemis. Point de manufactures chez les chrétiens d’Espagne, point de commerce ; très-peu d’usage même des choses les plus nécessaires à la vie ; presque point de meubles, nulle hôtellerie dans les grands chemins, nulle commodité dans les villes : le linge fin y fut très-longtemps ignoré, et le linge grossier assez rare. Tout leur commerce intérieur et extérieur se faisait par les Juifs, devenus nécessaires à une nation qui ne savait que combattre.

Lorsque vers la fin du xve siècle on voulut rechercher la source de la misère espagnole, on trouva que les Juifs avaient attiré à eux tout l’argent du pays par le commerce et par l’usure. On comptait en Espagne plus de cent cinquante mille hommes de cette nation étrangère si odieuse et si nécessaire. Beaucoup de grands seigneurs, auxquels il ne restait que des titres, s’alliaient à des familles juives, et réparaient par ces mariages ce que leur prodigalité leur avait coûté ; ils s’en faisaient d’autant moins de scrupule que depuis longtemps les Maures et les chrétiens s’alliaient souvent ensemble. On agita dans le conseil de Ferdinand et d’Isabelle comment on pourrait se délivrer de la tyrannie sourde des Juifs, après avoir abattu celle des vainqueurs arabes. (1492) On prit enfin le parti de les chasser et de les dépouiller. On ne leur donna que six mois pour vendre leurs effets, qu’ils furent obligés de vendre au plus bas prix. On leur défendit, sous peine de la vie, d’emporter avec eux ni or, ni argent, ni pierreries. Il sortit d’Espagne trente mille familles juives, ce qui fait cent cinquante mille personnes, à cinq par famille. Les uns se retirèrent en Afrique, les autres en Portugal et en France ; plusieurs revinrent feignant de s’être faits chrétiens. On les avait chassés pour s’em-

  1. Chapitres cvii, et cxi, cxiii, cxiv.