Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/198

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Tamerlan, les Mahomet, n’en mirent à subjuguer une grande partie de la terre. On vendit des indulgences pour avoir une armée : le cardinal Bembo assure que dans les seuls domaines de Venise on en vendit pour près de seize cents marcs d’or. On imposa le dixième sur tous les revenus ecclésiastiques, sous prétexte d’une guerre contre les Turcs[1] et il ne s’agissait que d’une petite guerre aux portes de Rome.

D’abord on saisit les places des Colonna et des Savelli auprès de Rome. Borgia emporta par force et par adresse Forli, Faenza, Rimini, Imola, Piombino ; et dans ces conquêtes, la perfidie, l’assassinat, l’empoisonnement, font une partie de ses armes. Il demande au nom du pape des troupes et de l’artillerie au duc d’Urbin : il s’en sert contre le duc d’Urbin même, et lui ravit son duché ; il attire dans une conférence le seigneur de la ville de Camerino : il le fait étrangler avec ses deux fils. Il engage, par les plus grands serments, le duc de Gravina, Oliverotto, Pagolo Vitelli et un autre, à venir traiter avec lui auprès de Sinigaglia. L’embuscade était préparée : il fait massacrer impitoyablement Vitelli et Oliverotto. Pourrait-on penser que Vitelli, en expirant, suppliât son assassin d’obtenir pour lui auprès du pape son père une indulgence à l’article de la mort ? C’est pourtant ce que disent les contemporains : rien ne montre mieux la faiblesse humaine et le pouvoir de l’opinion. Si César Borgia fût mort avant Alexandre VI du poison qu’on prétend qu’ils préparèrent à des cardinaux et qu’ils burent l’un et fautre, il ne faudrait pas s’étonner que Borgia, en mourant, eût demandé une indulgence plénière au pontife son père.

Alexandre VI, dans le même temps, se saisissait des amis de ces infortunés, et les faisait étrangler au château Saint-Ange. Guicciardino croit que le seigneur de Farneza, nommé Astor[2], jeune homme d’une grande beauté, livré au bâtard du pape, fut forcé de servir à ses plaisirs, et envoyé ensuite avec son frère naturel au pape, qui les fit périr tous deux par la corde. Le roi de France, père de son peuple, et honnête homme chez lui, favorisait en Italie ces crimes, qu’il aurait punis dans son royaume. Il s’en rendait le complice ; il abandonnait au pape ces victimes, pour être secondé par lui dans sa conquête de Naples : ce qu’on appelle la politique, l’intérêt d’État, le rendit injuste en faveur

  1. Ou plutôt contre l’ami des Turcs ; c’est ainsi qu’on avait désigné le roi de Naples Ferdinand.
  2. Ou mieux Astorre. (G. A.)