Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/29

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Cette invention des Chinois fut-elle apportée en Europe parles Arabes, qui trafiquaient sur les mers des Indes ? Il n’y a pas d’apparence : c’est un bénédictin allemand, nommé Berthold Schwartz, qui trouva ce secret fatal. Il y avait longtemps qu’on y touchait. Un autre bénédictin anglais, Roger Bacon, avait longtemps auparavant parlé des grandes explosions que le salpêtre enfermé pouvait produire[1]. Mais pourquoi le roi de France n’avait-il pas de canons dans son armée, aussi bien que le roi d’Angleterre ? et si l’Anglais eut cette supériorité, pourquoi tous nos historiens rejettent-ils la perte de la bataille sur les arbalétriers génois que Philippe avait à sa solde ? La pluie mouilla, dit-on, la corde de leurs arcs ; mais cette pluie ne mouilla pas moins les cordes des Anglais. Ce que les historiens auraient peut-être mieux fait d’observer, c’est qu’un roi de France qui avait des archers de Gênes au lieu de discipliner sa nation, et qui n’avait point de canon quand son ennemi en avait, ne méritait pas de vaincre.

Il est bien étrange que cet usage de la poudre ayant dû changer absolument l’art de la guerre, on ne voie point l’époque de ce changement. Une nation qui aurait su se procurer une bonne artillerie était sûre de l’emporter sur toutes les autres : c’était de tous les arts le plus funeste, mais celui qu’il fallut le plus perfectionner. Cependant, jusqu’au temps de Charles VIII il reste dans son enfance : tant les anciens usages prévalent, tant la lenteur arrête l’industrie humaine. On ne se servit d’artillerie aux siéges des places que sous le roi de France Charles V ; et les lances firent toujours le sort de la bataille dans presque toutes les actions, jusqu’aux derniers temps de Henri IV.

On prétend qu’à la journée de Crécy les Anglais n’avaient que deux mille cinq cents hommes de gendarmerie et trente mille fantassins, et que les Français avaient quarante mille fantassins et près de trois mille gendarmes[2]. Ceux qui diminuent la perte

  1. Roger Bacon était cordelier, et non bénédictin ; Voltaire rapporte le texte de cet auteur dans une note de sa satire intitulée la Tactique (tome X, page 188) : il y nie l’emploi du canon à Crécy ; voyez aussi la viiie des Remarques pour servir de supplément à l’Essai sur les Mœurs (dans les Mélanges, année 1763), et le Dictionnaire philosophique, au mot Roger Bacon. (B.)
  2. Ce texte est celui de l’édition de Dresde, 1754 ; dans deux éditions de 1753 que j’ai sous les yeux il y a : « On prétend qu’à la journée de Crécy les Anglais n’avaient que deux mille cinq cents hommes de gendarmerie et trente mille fantassins, et que les Français avaient quarante mille fantassins et près de trente mille gendarmes. » Les éditions de 1756, 1761, 1763 (in-4°), 1775, et de Kehl, portent : « On prétend qu’à la journée de Crécy les Anglais n’avaient que deux mille cinq cents hommes de gendarmerie et quarante mille fantassins, et que les Français avaient quarante mille fantassins et près de trois mille gendarmes. » L’errata de l’édition de Kehl dit qu’au lieu de près de trois mille gendarmes, il faut lire : environ vingt mille. (B.)