Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/327

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d’être de son avis, ou d’être pendu : Lambert eut le courage de choisir le dernier parti ; et le roi eut la lâche cruauté de le faire exécuter. Les évêques d’Angleterre étaient encore catholiques, en renonçant à la juridiction du pape ; et ils étaient si animés contre les hérétiques que, lorsqu’ils les avaient condamnés au feu, ils accordaient quarante jours d’indulgence à quiconque apportait du bois au bûcher.

Tous ces meurtres se faisaient par l’autorité du parlement. Ce masque de justice, plus odieux peut-être que l’oppression qui brave les lois, fut pourtant ce qui prévint les guerres civiles. Il n’y eut que quelques séditions dans les provinces. Londres, tremblante, fut tranquille ; tant Henri VIII, adroit et terrible, avait su se rendre absolu !

Sa volonté faisait toutes les lois, et ces lois, par lesquelles on jugeait les hommes, étaient si imparfaites qu’on pouvait alors condamner à mort un accusé sans avoir deux témoins contre lui. Ce ne fut que sous le règne d’Édouard VI que les Anglais décernèrent[1] à l’exemple des autres nations, qu’il faut deux témoins pour faire condamner un coupable.

Anne de Boulen jouissait de son triomphe à l’ombre de l’autorité du roi. On prétend que les partisans secrets de Rome conjurèrent sa perte, dans l’espérance que, si le roi se séparait d’elle, la fille de Catherine d’Espagne hériterait du royaume, et rétablirait la religion abolie pour sa rivale. Le complot réussit au delà de ce qu’on espérait : le roi, amoureux de Jeanne de Seymour, fille d’honneur de la reine, reçut avidement ce qu’on lui dit contre sa femme. Toutes ses passions étaient extrêmes : il ne craignit point la honte d’accuser son épouse d’adultère dans la chambre des pairs. Ce parlement, qui ne fut jamais que l’instrument des passions du roi, condamna la reine au supplice sur des indices si légers qu’un citoyen qui se brouillerait avec sa femme pour si peu de chose passerait pour un homme injuste. On fit trancher la tête à son frère, qu’on supposait avoir commis un inceste avec elle, sans qu’on en eût la moindre preuve. On fit mourir deux hommes qui lui avaient dit un jour de ces choses flatteuses qu’on dit à toutes les femmes, et qu’une reine vertueuse peut entendre, quand l’enjouement de son esprit permet quelque liberté à ses courtisans. On pendit un musicien qu’on avait engagé à déposer

  1. Il semble qu’il faudrait lire ici décrétèrent ; mais on lit décernèrent dans toutes les éditions, 1756, 1761, 1769, 1775, etc. Voltaire avait déjà employé cette expression au chapitre lxxviii. (B.)