Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/389

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le Pérou. Les Chinois et les Japonais, selon d’autres, envoyèrent des colonies en Amérique, et y firent passer des jaguars[1] pour leur divertissement, quoique ni le Japon ni la Chine n’aient de jaguars. C’est ainsi que souvent les savants ont raisonné sur ce que les hommes de génie ont inventé. On demande qui a mis des hommes en Amérique : ne pourrait-on pas répondre que c’est celui qui y fait croître des arbres et de l’herbe ?

La réponse de Colombo à ces envieux est célèbre. Ils disaient que rien n’était plus facile que ses découvertes. Il leur proposa de faire tenir un œuf debout ; et aucun n’ayant pu le faire, il cassa le bout de l’œuf, et le fit tenir. « Cela était bien aisé, dirent les assistants. — Que ne vous en avisiez-vous donc ? » répondit Colombo. Ce conte est rapporté du Brunelleschi, grand artiste, qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colombo existât. La plupart des bons mots sont des redites.

La cendre de Colombo ne s’intéresse plus à la gloire qu’il eut pendant sa vie d’avoir doublé pour nous les œuvres de la création ; mais les hommes aiment à rendre justice aux morts, soit qu’ils se flattent de l’espérance vaine qu’on la rendra mieux aux vivants, soit qu’ils aiment naturellement la vérité. Americo Vespucci, que nous nommons Améric Vespuce, négociant florentin, jouit de la gloire de donner son nom à la nouvelle moitié du globe, dans laquelle il ne possédait pas un pouce de terre : il prétendit avoir le premier découvert le continent. Quand il serait vrai qu’il eût fait cette découverte, la gloire n’en serait pas à lui : elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage d’entreprendre le premier voyage. La gloire, comme dit Newton dans sa dispute avec Leibnitz, n’est due qu’à l’inventeur : ceux qui viennent après ne sont que des disciples. Colombo avait déjà fait trois voyages en qualité d’amiral et de vice-roi, cinq ans avant qu’Améric Vespuce en eût fait un en qualité de géographe, sous le commandement de l’amiral Ojeda ; mais ayant écrit à ses amis de Florence qu’il avait découvert le nouveau monde, on le crut sur sa parole, et les citoyens de Florence ordonnèrent que, tous les ans aux fêtes de la Toussaint, on fît pendant trois jours devant sa maison une illumination solennelle. Cet homme ne méritait certainement aucuns honneurs pour s’être trouvé, en 1498, dans une escadre qui rangea les côtes du Brésil, lorsque

  1. C’est le plus grand des animaux féroces du nouveau monde. Il est le lion ou le tigre de l’Amérique ; mais il n’approche des lions et des tigres de l’ancien monde ni pour la grandeur, ni pour la force, ni pour le courage. (K.)