Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/463

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hommes de combat. La seule flotte ottomane était plus forte que les trois escadres chrétiennes. On y comptait environ deux cent cinquante galères. Les deux armées se rencontrèrent dans le golfe de Lépante, l’ancien Naupactus, non loin de Corinthe. Jamais, depuis la bataille d’Actium, les mers de la Grèce n’avaient vu ni une flotte si nombreuse, ni une bataille si mémorable. Les galères ottomanes étaient manœuvrées par des esclaves chrétiens, et les galères chrétiennes par des esclaves turcs, qui tous servaient malgré eux contre leur patrie.

Les deux flottes se choquèrent avec toutes les armes de l’antiquité et toutes les modernes, les flèches, les longs javelots, les lances à feu, les grappins, les canons, les mousquets, les piques, et les sabres. On combattit corps à corps sur la plupart des galères accrochées, comme sur un champ de bataille. (3 octobre 1571) Les chrétiens remportèrent une victoire d’autant plus illustre que c’était la première de cette espèce.

Don Juan d’Autriche et Veniero, l’amiral des Vénitiens, attaquèrent la capitane ottomane que montait l’amiral des Turcs nommé Ali. Il fut pris avec sa galère, et on lui fit trancher la tête, qu’on arbora sur son propre pavillon. C’était abuser du droit de la guerre ; mais ceux qui avaient écorché Bragadino dans Famagouste ne méritaient pas un autre traitement. Les Turcs perdirent plus de cent cinquante bâtiments dans cette journée. Il est difficile de savoir le nombre des morts : on le faisait monter à près de quinze mille : environ cinq mille esclaves chrétiens furent délivrés. Venise signala cette victoire par des fêtes qu’elle seule savait alors donner. Constantinople fut dans la consternation. Le pape Pie V, en apprenant cette grande victoire, qu’on attribuait surtout à don Juan, le généralissime, mais à laquelle les Vénitiens avaient eu la plus grande part, s’écria : « Il fut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean[1] ; paroles qu’on appliqua depuis à Jean Sobieski, roi de Pologne, quand il délivra Vienne.

Don Juan d’Autriche acquit tout d’un coup la plus grande réputation dont jamais capitaine ait joui. Chaque nation moderne ne compte que ses héros, et néglige ceux des autres peuples. Don Juan, comme vengeur de la chrétienté, était le héros de toutes les nations ; on le comparait à Charles-Quint son père, à qui d’ailleurs il ressemblait plus que Philippe. Il mérita surtout cette idolâtrie des peuples, lorsque deux ans après il prit Tunis, comme Charles-Quint, et fit comme lui un roi africain tributaire d’Es-

  1. Jean, i, 6.