Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/478

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avait tenue du roi. On abolit la religion romaine, afin de n’avoir plus rien de commun avec le gouvernement espagnol.

Ces peuples depuis longtemps n’avaient point passé pour guerriers, et ils le devinrent tout d’un coup. Jamais on ne combattit de part et d’autre ni avec plus de courage ni avec tant de fureur. Les Espagnols, au siége de Harlem (1573), ayant jeté dans la ville la tête d’un de leurs prisonniers, les habitants leur jetèrent onze têtes d’Espagnols, avec cette inscription : « Dix têtes pour le payement du dixième denier, et l’onzième pour l’intérêt. » Harlem s’étant rendu à discrétion, les vainqueurs font pendre tous les magistrats, tous les pasteurs, et plus de quinze cents citoyens : c’était traiter les Pays-Bas comme on avait traité le nouveau monde. La plume tombe des mains quand on voit comment les hommes en usent avec les hommes.

Le duc d’Albe, dont les inhumanités n’avaient servi qu’à faire perdre deux provinces au roi son maître, est enfin rappelé. On dit qu’il se vantait, en partant, d’avoir fait mourir dix-huit mille personnes par la main du bourreau. Les horreurs de la guerre n’en continuèrent pas moins sous le nouveau gouverneur des Pays-Bas, le grand commandeur de Bequesens. L’armée du prince d’Orange est encore battue (1574), ses frères sont tués, et son parti se fortifie par l’animosité d’un peuple né tranquille, qui, ayant une fois passé les bornes, ne savait plus reculer.

(1574, 1575) Le siége et la défense de Leyde sont un des plus grands témoignages de ce que peuvent la constance et la liberté. Les Hollandais firent précisément la même chose qu’on leur a vu hasarder depuis, en 1672, lorsque Louis XIV était aux portes d’Amsterdam : ils percèrent les digues ; les eaux de l’Issel, de la Meuse, et de l’Océan, inondèrent les campagnes ; et une flotte de deux cents bateaux apporta du secours dans la ville par-dessus les ouvrages des Espagnols. Il y eut un autre prodige, c’est que les assiégeants osèrent continuer le siége et entreprendre de saigner cette vaste inondation. Il n’y avait point d’exemple dans l’histoire ni d’une telle ressource dans des assiégés, ni d’une telle opiniâtreté dans des assiégeants ; mais cette opiniâtreté fut inutile, et Leyde célèbre encore aujourd’hui tous les ans le jour de sa délivrance. Il ne faut pas oublier que les habitants se servirent de pigeons dans ce siége pour donner des nouvelles au prince d’Orange : c’est une pratique commune en Asie.

Quel était donc ce gouvernement si sage et si vanté de Philippe II, lorsqu’on voit dans ce temps-là même ses troupes se mutiner en Flandre, faute de payement, saccager la ville d’An-