Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/520

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sa sœur à Henri de Navarre, pour le faire donner dans le piège ; par quels serments il le rassura, et avec quelle rage s’exécutèrent enfin ces massacres projetés pendant deux années. Le P. Daniel dit que Charles IX joua bien la comédie ; qu’il fit parfaitement son personnage. Je ne répéterai point ce que tout le monde sait de cette tragédie abominable[1] : une moitié de la nation égorgeant l’autre, le poignard et le crucifix en main ; le roi lui-même tirant d’une arquebuse sur les malheureux qui fuyaient. Je remarquerai seulement quelques particularités : la première, c’est que, si on en croit le duc de Sully, l’historien Matthieu, et tant d’autres, Henri IV leur avait souvent raconté que, jouant aux dés avec le duc d’Alençon et le duc de Guise, quelques jours avant la Saint-Barthélemy, ils virent deux fois des taches de sang sur les dés, et qu’ils abandonnèrent le jeu, saisis d’épouvante. Le jésuite Daniel, qui a recueilli ce fait, devait savoir assez de physique pour ne pas ignorer que les points noirs, quand ils font un angle donné avec les rayons du soleil, paraissent rouges ; c’est ce que tout homme peut éprouver en lisant : et voilà à quoi se réduisent tous les prodiges. Il n’y eut certes dans toute cette action d’autre prodige que cette fureur religieuse qui changeait en bêtes féroces une nation qu’on a vue souvent si douce et si légère.

Le jésuite Daniel répète encore que lorsqu’on eut pendu le cadavre de Coligny au gibet de Montfaucon, Charles IX alla repaître ses yeux de ce spectacle, et dit que « le corps d’un ennemi mort sentait toujours bon » ; il devait ajouter que c’est un ancien mot de Vitellius, qu’on s’est avisé d’attribuer à Charles IX. Mais ce qu’on doit le plus remarquer, c’est que le P. Daniel veut faire croire que les massacres ne furent jamais prémédités. Il se peut que le temps, le lieu, la manière, le nombre des proscrits, n’eussent pas été concertés pendant deux années ; mais il est vrai que le dessein d’exterminer le parti était pris dès longtemps. Tout ce que rapporte Mézerai, meilleur Français que le jésuite Daniel, et historien très-supérieur dans les cent dernières années de la monarchie, ne permet pas d’en douter : et Daniel se contredit lui-même en louant Charles IX d’avoir bien joué la comédie, d’avoir bien fait son rôle.

Les mœurs des hommes, l’esprit de parti, se connaissent à la manière d’écrire l’histoire. Daniel se contente de dire qu’on loua à Rome « le zèle du roi, et la terrible punition qu’il avait faite

  1. Voyez, pour les détails, l’Essai sur les Guerres civiles de France, imprimé à la suite de la Henriade, tome VIII, et les notes de ce dernier ouvrage.