Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/563

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lui pour le tirer du mauvais pas où il s’était engagé en excommuniant le doge et le sénat, et en jetant ce qu’on appelle un interdit sur tout l’État vénitien, au sujet des droits incontestables que ce sénat maintenait avec sa vigueur accoutumée. Le roi fut l’arbitre du différend : celui que les papes avaient excommunié fit lever l’excommunication de Venise[1].

Il protégea la république naissante de la Hollande, l’aida de son épargne, et ne contribua pas peu à la faire reconnaître libre et indépendante par l’Espagne.

Sa gloire était donc affermie au dedans et au dehors de son royaume : il passait pour le plus grand homme de son temps. L’empereur Rodolphe n’eut de réputation que chez les physiciens et les chimistes. Philippe II n’avait jamais combattu ; il n’était, après tout, qu’un tyran laborieux, sombre et dissimulé ; et sa prudence ne pouvait entrer en comparaison avec la valeur et la franchise de Henri IV, qui, avec ses vivacités, était encore aussi politique que lui. Élisabeth acquit une grande réputation ; mais n’ayant pas eu à surmonter les mêmes obstacles, elle ne pouvait

  1. Daniel raconte une particularité qui paraît bien extraordinaire, et il est le seul qui la raconte. Il prétend que Henri IV, après avoir réconcilié le pape avec la république de Venise, gâta lui-même cet accommodement en communiquant au nonce, à Paris, une lettre interceptée d’un prédicant de Genève, dans laquelle ce prêtre se vantait que le doge de Venise et plusieurs sénateurs étaient protestants dans le cœur, qu’ils n’attendaient que l’occasion favorable de se déclarer, que le P. Fulgentio, de l’ordre des Servites, le compagnon et l’ami du célèbre Sarpi, si connu sous le nom de Fra-Paolo, « travaillait efficacement dans cette vigne ». Il ajoute que Henri IV fit montrer cette lettre au sénat par son ambassadeur, et qu’on en retrancha seulement le nom du doge accusé. Mais après que Daniel a rapporté la substance de cette lettre, dans laquelle le nom de Fra-Paolo ne se trouve pas, il dit cependant que ce même Fra-Paolo fut cité et accuse dans la copie de la lettre montrée au sénat. Il ne nomme point le pasteur calviniste qui avait écrit cette prétendue lettre interceptée. Il faut remarquer encore que dans cette lettre il était question des jésuites, lesquels étaient bannis de la république de Venise. Enfin Daniel emploie cette manœuvre, qu’il impute à Henri IV, comme une preuve du zèle de ce prince pour la religion catholique. C’eût été un zèle bien étrange dans Henri IV, de mettre ainsi le trouble dans le sénat de Venise, le meilleur de ses alliés, et de mêler le rôle méprisable d’un brouillon et d’un délateur au personnage glorieux de pacificateur. Il se peut faire qu’il y ait eu une lettre vraie ou supposée d’un ministre de Genève, que cette lettre même ait produit quelques petites intrigues fort indifférentes aux grands objets de l’histoire ; mais il n’est point du tout vraisemblable que Henri IV soit descendu à la bassesse dont Daniel lui fait honneur : il ajoute que « quiconque a des liaisons avec les hérétiques est de leur religion, ou n’en a point du tout ». Cette réflexion odieuse est même contre Henri IV, qui, de tous les hommes de son temps, avait le plus de liaisons avec les réformés. Il eût été à désirer que le P. Daniel fut entré plutôt dans les détails de l’administration de Henri IV et du duc de Sully que dans ces petitesses qui montrent plus de partialité que d’équité, et qui décèlent malheureusement un auteur plus jésuite que citoyen. (Note de Voltaire.)