Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/66

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de chevaux. Un concile de Latran, tenu en 1179, sous Alexandre III, leur reproche que souvent on était obligé de vendre les vases d’or et d’argent dans les églises des monastères, pour les recevoir et pour les défrayer dans leurs visites. Le cortège des archevêques fut réduit, par les canons de ces conciles, à cinquante chevaux, celui des évêques à trente, celui des cardinaux à vingt-cinq ; car un cardinal qui n’avait pas d’évêché, et qui par conséquent n’avait point de terres, ne pouvait pas avoir le luxe d’un évêque. Cette magnificence des prélats était plus odieuse alors qu’aujourd’hui, parce qu’il n’y avait point d’état mitoyen entre les grands et les petits, entre les riches et les pauvres. Le commerce et l’industrie n’ont pu former qu’avec le temps cet état mitoyen qui fait la richesse d’une nation. La vaisselle d’argent était presque inconnue dans la plupart des villes. Mussus[1], écrivain lombard du xive siècle, regarde comme un grand luxe les fourchettes, les cuillers, et les tasses d’argent.

Un père de famille, dit-il, qui a neuf à dix personnes à nourrir, avec deux chevaux, est obligé de dépenser par an jusqu’à trois cents florins d’or. C’était tout au plus deux mille livres de la monnaie de France courante de nos jours.

L’argent était donc très-rare en beaucoup d’endroits d’Italie, et bien plus en France aux xiie, xiiie et xive siècles. Les Florentins, les Lombards, qui faisaient seuls le commerce en France et en Angleterre, les Juifs, leurs courtiers, étaient en possession de tirer des Français et des Anglais vingt pour cent par an pour l’intérêt ordinaire du prêt. Le haut intérêt de l’argent est la marque infaillible de la pauvreté publique.

Le roi Charles V amassa quelques trésors par son économie, par la sage administration de ses domaines (alors le plus grand revenu des rois), et par des impôts inventés sous Philippe de Valois, qui, quoique faibles, firent beaucoup murmurer un peuple pauvre. Son ministre, le cardinal de La Grange, ne s’était que trop enrichi. Mais tous ces trésors furent dissipés dans d’autres pays. Le cardinal porta les siens dans Avignon ; le duc d’Anjou, frère de Charles V, alla perdre ceux du roi dans sa malheureuse expédition d’Italie. La France resta dans la misère jusqu’aux derniers temps de Charles VII.

  1. Jean de Mussis ou de Mussi, citoyen de Plaisance, est auteur d’une chronique de Rebus in Lombardia, et speciatim Placentiæ, ab anno 1222 ad 1402 gestis, que Muratori a fait imprimer, en 1730, dans le tome XVI de ses Rerum italicarum Scriptores. (B.)