Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/80

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les lits de justice. Ces premiers états généraux furent tenus pour s’opposer aux prétentions du pape Boniface VIII. Il faut avouer qu’il était triste pour l’humanité qu’il n’y eût que deux ordres dans l’État : l’un, composé de seigneurs des fiefs, qui ne faisaient pas la cinq-millième partie de la nation ; l’autre, du clergé, bien moins nombreux encore, et qui par son institution sacrée est destiné à un ministère supérieur, étranger aux affaires temporelles. Le corps de la nation avait donc été compté pour rien jusque-là. C’était une des véritables raisons qui avaient fait languir le royaume de France en étouffant toute industrie. Si en Hollande et en Angleterre le corps de l’État n’était formé que de barons séculiers et ecclésiastiques, ces peuples n’auraient pas, dans la guerre de 1701, tenu la balance de l’Europe. Dans les républiques, à Venise, à Gênes, le peuple n’eut jamais de part au gouvernement, mais il ne fut jamais esclave. Les citadins d’Italie étaient fort différents des bourgeois des pays du Nord ; les bourgeois en France, en Allemagne, étaient bourgeois d’un seigneur, d’un évêque ou du roi : ils appartenaient à un homme ; les citadins n’appartenaient qu’à la république. Ce qu’il y a d’affreux, c’est qu’il est resté encore en France trop de serfs de glèbe.

Philippe le Bel, à qui on reproche son peu de fidélité sur l’article des monnaies, sa persécution contre les templiers, et une animosité peut-être trop acharnée contre Boniface VIII et contre sa mémoire, fit donc beaucoup de bien à la nation en appelant le tiers état aux assemblées générales de la France.

Il est essentiel de faire sur les états généraux de France une remarque que nos historiens auraient dû faire : c’est que la France est le seul pays du monde où le clergé fasse un ordre de l’État. Partout ailleurs les prêtres ont du crédit, des richesses, ils sont distingués du peuple par leurs vêtements ; mais ils ne composent point un ordre légal, une nation dans la nation. Ils ne sont ordre de l’État ni à Rome ni à Constantinople : ni le pape ni le Grand Turc n’assemblent jamais le clergé, la noblesse, et le tiers état. L’uléma, qui est le clergé des Turcs, est un corps formidable, mais non pas ce que nous appelons un ordre de la nation. En Angleterre les évêques siégent en parlement, mais ils y siégent comme barons et non comme prêtres. Les évêques, les abbés, ont séance à la diète d’Allemagne ; mais c’est en qualité d’électeurs, de princes, de comtes. La France est la seule où l’on dise : le clergé, la noblesse, et le peuple.

La chambre des communes, en Angleterre, commençait à se former dans ces temps-là, et prit un grand crédit dès l’an 1300.