Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/83

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quillité, la fortune des familles, c’était l’affaiblissement des monnaies. Chaque seigneur en faisait frapper, et altérait le titre et le poids, se faisant à lui-même un préjudice durable pour un bien passager. Les rois avaient été obligés, par la nécessité des temps, de donner ce funeste exemple. J’ai déjà remarqué[1] que l’or d’une partie de l’Europe, et surtout de la France, avait été englouti en Asie et en Afrique par les infortunes des croisades. Il fallut donc, dans les besoins toujours renaissants, augmenter la valeur numéraire des monnaies. La livre, dans le temps du roi Charles V, après qu’il eut conquis son royaume, valait entre 8 et 9 de nos livres numéraires ; sous Charlemagne elle avait été réellement le poids d’une livre de douze onces. La livre de Charles V ne fut donc en effet qu’environ deux treizièmes de l’ancienne livre : donc une famille qui aurait eu pour vivre une ancienne redevance, une inféodation, un droit payable en argent, était devenue six fois et demie plus pauvre.

Qu’on juge, par un exemple plus frappant encore, du peu d’argent qui roulait dans un royaume tel que la France. Ce même Charles V déclara que les fils de France auraient un apanage de douze mille livres de rente. Ces douze mille livres n’en valent aujourd’hui qu’environ cent mille. Quelle petite ressource pour le fils d’un roi ! Les espèces n’étaient pas moins rares en Allemagne, en Espagne, en Angleterre.

Le roi Édouard III fut le premier qui fit frapper des espèces d’or. Qu’on songe que les Romains n’en eurent que six cent cinquante ans après la fondation de Rome.

Henri V n’avait que cinquante-six mille livres sterling, environ douze cent vingt mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui, pour tout revenu. C’est avec ce faible secours qu’il voulut conquérir la France. Aussi après la victoire d’Azincourt il était obligé d’aller emprunter de l’argent dans Londres, et de mettre tout en gage pour recommencer la guerre. Et enfin les conquêtes se faisaient avec le fer plus qu’avec l’or.

On ne connaissait alors en Suède que la monnaie de fer et de cuivre. Il n’y avait d’argent en Danemark que celui qui avait passé dans ce pays par le commerce de Lubeck en très-petite quantité.

Dans cette disette générale d’argent qu’on éprouvait en France après les croisades, le roi Philippe le Bel avait non-seulement haussé le prix fictif et idéal des espèces ; il en fit fabriquer de bas aloi, il y fit mêler trop d’alliage : en un mot, c’était de la fausse

  1. Chapitre lviii.