Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/172

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Vienne. Cette cour, qui n’avait jamais eu d’autre intention que de fermer à la maison française d’Espagne tout accès dans l’Italie, se laissa entraîner loin de ses propres sentiments jusqu’à recevoir un fils de Philippe V et d’Élisabeth de Parme, sa seconde femme, dans cette même Italie dont on voulait exclure tout Français et tout Espagnol. L’empereur donna à ce fils puîné de son concurrent l’investiture de Parme et de Plaisance, et du grand-duché de Toscane : quoique la succession de ces États ne fût point ouverte, don Carlos y fut introduit avec six mille Espagnols, et il n’en coûta à l’Espagne que deux cents mille pistoles données à Vienne.

Cette faute du conseil de l’empereur ne fut pas au rang des fautes heureuses ; elle lui coûta plus cher dans la suite. Tout était étrange dans cet accord : c’étaient deux maisons ennemies, qui s’unissaient sans se fier l’une à l’autre ; c’étaient les Anglais qui, ayant tout fait pour détrôner Philippe V, et lui ayant arraché Minorque et Gibraltar, étaient les médiateurs de ce traité ; c’était un Hollandais, Ripperda, devenu Duc et tout-puissant en Espagne, qui le signait, qui fut disgracié après l’avoir signé, et qui alla mourir ensuite dans le royaume de Maroc, où il tenta d’établir une religion nouvelle.

Cependant en France la régence du duc d’Orléans, que ses ennemis secrets et le bouleversement général des finances devaient rendre la plus orageuse des régences, avait été la plus paisible et la plus fortunée. L’habitude que les Français avaient prise d’obéir sous Louis XIV fit la sûreté du régent et la tranquillité publique. La conspiration dirigée de loin par le cardinal Albéroni, et mal tramée en France, fut dissipée aussitôt que formée. Le parlement, qui, dans la minorité de Louis XIV, avait fait la guerre civile pour douze charges de maîtres des requêtes, et qui avait cassé les testaments de Louis XIII et de Louis XIV avec moins de formalités que celui d’un particulier, eut à peine la liberté de faire des remontrances lorsqu’on eut augmenté la valeur numéraire des espèces trois fois au delà du prix ordinaire. Sa marche à pied de la grand’chambre au Louvre ne lui attira que les railleries du peuple. L’édit le plus injuste qu’on ait jamais rendu, celui de défendre à tous les habitants d’un royaume d’avoir chez soi plus de cinq cents francs d’argent comptant, n’excita pas le moindre mouvement. La disette entière des espèces dans le public ; tout un peuple en foule se pressant pour aller recevoir à un bureau quelque monnaie nécessaire à la vie, en échange d’un papier décrié dont la France était inondée ; plusieurs citoyens écrasés dans cette foule, et leurs cadavres portés