Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/220

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M. de Court, qui, à l’âge de quatre-vingts ans, avait toute la vigueur de corps et d’esprit qu’un tel commandement exige. Il y avait quarante années qu’il s’était trouvé au combat naval de Malaga, où il avait servi en qualité de capitaine sur le vaisseau amiral, et depuis ce temps, il ne s’était donné de bataille sur mer, en aucune partie du monde, que celle de Messine, en 1718. L’amiral anglais Matthews se présenta devant les deux escadres combinées de France et d’Espagne. La flotte de Matthews était de quarante-cinq vaisseaux, de cinq frégates, et de quatre brûlots : avec cet avantage du nombre, il sut aussi se donner d’abord celui du vent ; manœuvre dont dépend souvent la victoire dans les combats de mer, comme elle dépend sur la terre d’un poste avantageux. Ce sont les Anglais qui, les premiers, ont rangé leurs forces navales en bataille, dans l’ordre où l’on combat aujourd’hui, et c’est d’eux que les autres nations ont pris l’usage de partager leurs flottes en avant-garde, arrière-garde, et corps de bataille.

On combattit donc à la bataille de Toulon dans cet ordre. Les deux flottes furent également endommagées et également dispersées.

Cette journée navale de Toulon fut donc indécise, comme tant d’autres batailles navales[1] dans lesquelles le fruit d’un grand appareil et d’une longue action est de tuer du monde de part et d’autre, et de démâter des vaisseaux. Chacun se plaignit ; les Espagnols crurent n’avoir pas été assez secourus ; les Français accusèrent les Espagnols de peu de reconnaissance. Ces deux nations, quoique alliées, n’étaient point toujours unies. L’antipathie ancienne se réveillait quelquefois entre les peuples, quoique l’intelligence fût entre leurs rois.

Au reste, le véritable avantage de cette bataille fut pour la France et l’Espagne : la mer Méditerranée fut libre au moins pendant quelque temps, et les provisions dont avait besoin don Philippe purent aisément lui arriver des côtes de Provence ; mais, ni les flottes françaises, ni les escadres d’Espagne, ne purent s’opposer à l’amiral Matthews quand il revint dans ces parages. Ces deux nations, obligées d’entretenir continuellement de nombreuses armées de terre, n’avaient pas ce fonds inépuisable de marine qui fait la ressource de la puissance anglaise.

  1. Dans toutes les éditions on lit : « comme presque toutes les batailles navales (à l’exception de celle de la Hogue), dans lesquelles, etc. » La version que je donne est de l’exemplaire dont je parle dans mon Avertissement. (B.)