Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/243

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Isle comme prisonniers d’État. On les traita avec les attentions les plus distinguées, suivant les maximes de la plupart des cours européanes, qui adoucissent ce que la politique a d’injuste, et ce que la guerre a de cruel, par tout ce que l’humanité a de dehors séduisants.

L’empereur Charles VII, si peu respecté dans l’empire, et n’y ayant d’autre appui que le roi de Prusse, qui alors était poursuivi par le prince Charles, craignant que la reine de Hongrie ne le forçât encore de sortir de Munich sa capitale, se voyant toujours le jouet de la fortune, accablé de maladies que les chagrins redoublaient, succomba enfin, et mourut, à Munich, à l’âge de quarante-sept ans et demi (20 janvier 1745), en laissant cette leçon au monde que le plus haut degré de la grandeur humaine peut être le comble de la calamité. Il n’avait été malheureux que depuis qu’il avait été empereur. La nature, dès lors, lui avait fait plus de mal encore que la fortune. Une complication de maladies douloureuses rendit plus violents les chagrins de l’âme par les souffrances du corps, et le conduisit au tombeau. Il avait la goutte et la pierre : on trouva ses poumons, son foie et son estomac gangrenés, des pierres dans ses reins, un polype dans son cœur ; on jugea qu’il n’avait pu dès longtemps être un moment sans souffrir. Peu de princes ont eu de meilleures qualités. Elles ne servirent qu’à son malheur, et ce malheur vint d’avoir pris un fardeau qu’il ne pouvait soutenir.

Le corps de cet infortuné prince fut exposé, vêtu à l’ancienne mode espagnole : étiquette établie par Charles-Quint, quoique, depuis lui, aucun empereur n’ait été Espagnol, et que Charles VII n’eût rien de commun avec cette nation. Il fut enseveli avec les cérémonies de l’empire ; et dans cet appareil de la vanité et de la misère humaine, on porta le globe du monde devant celui qui, pendant la courte durée de son empire, n’avait pas même possédé une petite et malheureuse province ; on lui donna même dans quelques rescrits le titre d’invincible, titre attaché par l’usage à la dignité d’empereur, et qui ne faisait que mieux sentir les malheurs de celui qui l’avait possédée.

On crut que, la cause de la guerre ne subsistant plus, le calme pouvait être rendu à l’Europe. On ne pouvait offrir l’empire au fils de Charles VII, âgé de dix-sept ans[1]. On se flattait en Allemagne que la reine de Hongrie rechercherait la paix comme un moyen sûr de placer enfin son mari, le grand-duc, sur le trône

  1. C’était Charles-Maximilien-Joseph : voyez tome XIII, page 214.