Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/136

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quelque premier médecin d’un de nos rois aura proposé à un canton suisse de le payer pour empoisonner son malade.

Défions-nous aussi de tout ce qui paraît exagéré. Une armée innombrable de Perses arrêtée par trois cents Spartiates au passage des Thermopyles ne me révolte point : l’assiette du terrain rend l’aventure croyable. Charles XII, avec huit mille hommes aguerris, défait à Narva environ quatre-vingt mille paysans moscovites mal armés ; je l’admire, et je le crois. Mais quand je lis que Simon de Montfort[1] battit cent mille hommes avec neuf cents soldats divisés en trois corps, je répète alors : Je n’en crois rien. On me dit que c’est un miracle ; mais est-il bien vrai que Dieu ait fait ce miracle pour Simon de Montfort ?

Je révoquerais en doute le combat de Charles XII à Bender[2] s’il ne m’avait été attesté par plusieurs témoins oculaires, et si le caractère de Charles XII ne rendait vraisemblable cette héroïque extravagance. Cette défiance qu’il faut avoir sur les faits particuliers, ayons-la encore sur les mœurs des peuples étrangers ; refusons notre créance à tout historien ancien et moderne qui nous rapporte des choses contraires à la nature et à la trempe du cœur humain.

Toutes les premières relations de l’Amérique ne parlaient que d’anthropophages ; il semblait, à les entendre, que les Américains mangeassent des hommes aussi communément que nous mangeons des moutons. Le fait, mieux éclairci, se réduit à un petit nombre de prisonniers qui ont été mangés par leurs vainqueurs, au lieu d’être mangés des vers.

Le nouveau Puffendorf[3], aussi fautif que l’ancien, dit qu’en l’an 1589 un Anglais et quatre femmes, échappés d’un naufrage sur la route de Madagascar, abordèrent une île déserte, et que l’Anglais travailla si bien, qu’en l’an 1667 on trouva cette île, nommée Pines, peuplée de douze mille beaux protestants anglais.

Les anciens et leurs innombrables et crédules compilateurs nous répètent sans cesse qu’à Babylone, la ville de l’univers la mieux policée, toutes les femmes et les filles se prostituaient dans

  1. Voyez tome XI, page 498.
  2. Livre IV de l’Histoire de Charles XII.
  3. Le fait cité ici par Voltaire se trouve rapporte dans le Grand Dictionnaire géographique, par Bruzen de La Martinière, au mot Pines. Or Bruzen étant éditeur et continuateur de l’Introduction à l’Histoire générale et politique de l’univers, par Puffendorf, on voit pourquoi Voltaire rappelle le nouveau Puffendorf. Voyez aussi dans les Mélanges, année 1773, l’article XXXII des Fragments historiques sur l’Inde. (B.)