Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/18

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Les historiens peuvent-ils avoir une autre opinion que les juges sur un point si important et si discuté ? Il y a de la démence à soupçonner la reine sa femme, et la marquise de Verneuil sa maîtresse, d’avoir eu part à ce crime. Comment deux rivales se seraient-elles réunies pour conduire la main de Ravaillac ?

Il n’est pas moins ridicule d’en accuser le duc d’Épernon, Les rumeurs populaires ne doivent pas être les monuments de l’histoire. Ravaillac seul, il faut en convenir, changea la destinée de l’Europe entière.

Cette horrible aventure arriva le vendredi 14 mai 1610, sur les quatre heures du soir. Le parlement s’assembla incontinent dans la salle des Augustins, parce qu’alors on faisait des préparatifs au palais pour les fêtes qui devaient suivre le sacre et le couronnement de la reine. Le chancelier Sillery va d’abord prendre l’ordre de Marie de Médicis.

On a fort vanté la réponse que lui fit ce magistrat quand elle lui dit en pleurant : « Le roi est donc mort ! — Madame, les rois ne meurent point en France. » Un tel discours n’était ni juste, ni consolant, ni vrai, ni placé. C’est une équivoque pédantesque, fondée sur ce que l’héritier du sang succède de droit ; mais s’il n’y avait point eu d’héritier du sang, la réponse eût été fausse ; et d’ailleurs le fils succède à son père en Espagne et en Angleterre, comme en France.

Le duc d’Épernon arrive au parlement sans porter le manteau, qui était un habillement de cérémonie et de paix ; et ayant conféré quelques moments avec le président Séguier, mettant la main sur la garde de son épée : « Elle est encore dans le fourreau, dit-il d’un air menaçant ; si la reine n’est pas déclarée régente avant que la cour se sépare, il faudra bien l’en tirer. Quelques-uns de vous demandent du temps pour délibérer ; leur prudence n’est pas de saison : ce qui peut se faire aujourd’hui sans péril ne se fera peut-être pas demain sans carnage. »

Le couvent des Augustins était entouré du régiment des gardes ; on ne pouvait résister, et le parlement n’avait nulle envie de renoncer à l’honneur de nommer à la régence du royaume. Jamais on ne fit plus volontairement ce que la force exigeait. Il n’y avait point d’exemple que le parlement eût rendu un pareil arrêt. Cette nouveauté allait conférer au parlement le plus beau de tous les

    dangereux. (K.) — L’ouvrage, sujet de cette note, est l’Intrigue du cabinet sous Henri IV et sous Louis XIII, terminée par la Fronde, 1780, 4 volumes in-12, dont l’auteur est L.-P. Anquetil, mort en 1806. (B.)