Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/196

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ment une nation libre sur ses vrais intérêts. Les Polonais sentaient que si cette guerre, entreprise sans leur consentement, était malheureuse, leur pays, ouvert de tous côtés, serait en proie au roi de Suède ; et que si elle était heureuse, ils seraient subjugués par leur roi même, qui, maître alors de la Livonie, comme de la Saxe, enclaverait la Pologne entre ces deux pays[1]. Dans cette alternative, ou d’être esclaves du roi qu’ils avaient élu, ou d’être ravagés par Charles XII justement outragé, ils ne formèrent qu’un cri contre la guerre, qu’ils crurent déclarée à eux-mêmes plus qu’à la Suède. Ils regardèrent les Saxons et les Moscovites comme les instruments de leurs chaînes. Bientôt, voyant que le roi de Suède avait renversé tout ce qui était sur son passage, et s’avançait avec une armée victorieuse au cœur de la Lithuanie, ils éclatèrent contre leur souverain avec d’autant plus de liberté qu’il était malheureux.

Deux partis divisaient alors la Lithuanie : celui des princes Sapieha, et celui d’Oginski. Ces deux factions avaient commencé par des querelles particulières dégénérées en guerre civile. Le roi de Suède s’attacha les princes Sapieha, et Oginski, mal secouru par les Saxons, vit son parti presque anéanti. L’armée lithuanienne, que ces troubles et le défaut d’argent réduisaient à un petit nombre, était en partie dispersée par le vainqueur. Le peu qui tenait pour le roi de Pologne était séparé en petits corps de troupes fugitives, qui erraient dans la campagne et subsistaient de rapines. Auguste ne voyait en Lithuanie que de l’impuissance dans son parti, de la haine dans ses sujets, et une armée ennemie conduite par un jeune roi outragé, victorieux et implacable.

Il y avait à la vérité en Pologne une armée ; mais au lieu d’être de trente-six mille hommes, nombre prescrit par les lois, elle n’était pas de dix-huit mille. Non-seulement elle était mal payée et mal armée, mais ses généraux ne savaient encore quel parti prendre.

La ressource du roi était d’ordonner à la noblesse de le suivre ; mais il n’osait s’exposer à un refus, qui eût trop découvert et par conséquent augmenté sa faiblesse.

Dans cet état de trouble et d’incertitude, tous les palatinats du royaume demandaient au roi une diète, de même qu’en Angleterre, dans les temps difficiles, tous les corps de l’État présentent des adresses au roi pour le prier de convoquer un parlement. Auguste avait plus besoin d’une armée que d’une diète, où les actions des rois sont pesées. Il fallut bien cependant qu’il la con-

  1. Variante : « Ces deux pays pleins de places fortes. »