Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/197

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voquât, pour ne point aigrir la nation sans retour. Elle fut donc indiquée à Varsovie pour le 2 de décembre de l’année 1701. Il s’aperçut bientôt que Charles XII avait pour le moins autant de pouvoir que lui dans cette assemblée. Ceux qui tenaient pour les Sapieha, les Lubomirski, et leurs amis, le palatin Leczinski, trésorier de la couronne, qui devait sa fortune au roi Auguste, et surtout les partisans des princes Sobieski, étaient tous secrètement attachés au roi de Suède.

Le plus considérable de ces partisans, et le plus dangereux ennemi qu’eût le roi de Pologne, était le cardinal Radjouski, archevêque de Gnesne, primat du royaume, et président de la diète. C’était un homme plein d’artifice et d’obscurité dans sa conduite, entièrement gouverné par une femme ambitieuse, que les Suédois appelaient madame la cardinale, laquelle ne cessait de le pousser à l’intrigue et à la faction[1]. Le roi Jean Sobieski, prédécesseur d’Auguste, l’avait d’abord fait évêque de Varmie, et vice-chancelier du royaume. Radjouski, n’étant encore qu’évêque, obtint le cardinalat par la faveur du même roi. Cette dignité lui ouvrit bientôt le chemin à celle de primat ; ainsi, réunissant dans sa personne tout ce qui impose aux hommes, il était en état d’entreprendre beaucoup impunément.

Il essaya son crédit après la mort de Jean pour mettre le prince Jacques Sobieski sur le trône ; mais le torrent de la haine qu’on portait au père, tout grand homme qu’il était, en écarta le fils. Le cardinal primat se joignit alors à l’abbé de Polignac, ambassadeur de France, pour donner la couronne au prince de Conti, qui en effet fut élu. Mais l’argent et les troupes de Saxe triomphèrent de ses négociations. Il se laissa enfin entraîner au parti qui couronna l’électeur de Saxe, et attendit avec patience l’occasion de mettre la division entre la nation et ce nouveau roi.

Les victoires de Charles XII, protecteur du prince Jacques Sobieski, la guerre civile de Lithuanie, le soulèvement général de tous les esprits contre le roi Auguste, firent croire au cardinal primat que le temps était arrivé où il pourrait renvoyer Auguste en Saxe, et ouvrir au fils du roi Jean le chemin du trône. Ce prince, autrefois l’objet innocent de la haine des Polonais, commençait à devenir leurs délices depuis que le roi Auguste était haï ; mais il n’osait concevoir alors l’idée d’une si grande révolution ; et

  1. Variante : « L’habileté du primat consistait à profiter des conjonctures, sans chercher à les faire naître. Il paraissait irrésolu lorsqu’il était le plus déterminé dans ses projets, allant toujours à ses fins par des voies qui y semblaient opposées. »