Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/198

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cependant le cardinal en jetait insensiblement les fondements.

D’abord il sembla vouloir réconcilier le roi avec la république. Il envoya des lettres circulaires, dictées en apparence par l’esprit de concorde et par la charité, piéges usés et connus, mais où les hommes sont toujours pris. Il écrivit au roi de Suède une lettre touchante, le conjurant, au nom de celui que tous les chrétiens adorent également, de donner la paix à la Pologne et à son roi. Charles XII répondit aux intentions du cardinal plus qu’à ses paroles. Cependant il restait dans le grand-duché de Lithuanie avec son armée victorieuse, déclarant qu’il ne voulait point troubler la diète ; qu’il faisait la guerre à Auguste et aux Saxons, non aux Polonais ; et que, loin d’attaquer la république, il venait la tirer d’oppression. Ces lettres et ces réponses étaient pour le public. Des émissaires qui allaient et venaient continuellement de la part du cardinal au comte Piper, et des assemblées secrètes chez ce prélat, étaient les ressorts qui faisaient mouvoir la diète : elle proposa d’envoyer une ambassade à Charles XII, et demanda unanimement au roi qu’il n’appelât plus les Moscovites sur les frontières, et qu’il renvoyât ses troupes saxonnes.

La mauvaise fortune d’Auguste avait déjà fait ce que la diète exigeait de lui. La ligue conclue secrètement à Birzen avec le Moscovite était devenue aussi inutile qu’elle avait paru d’abord formidable. Il était bien éloigné de pouvoir envoyer au czar les cinquante mille Allemands qu’il avait promis de faire lever dans l’empire. Le czar même, dangereux voisin de la Pologne, ne se pressait pas de secourir alors de toutes ses forces un royaume divisé, dont il espérait recueillir quelques dépouilles. Il se contenta d’envoyer dans la Lithuanie vingt mille Moscovites, qui y firent plus de mal que les Suédois, fuyant partout devant le vainqueur et ravageant les terres des Polonais, jusqu’à ce que, poursuivis par les généraux suédois, et ne trouvant plus rien à piller, ils s’en retournèrent par troupes dans leur pays. À l’égard des débris de l’armée saxonne battue à Riga, le roi Auguste les envoya hiverner et se recruter en Saxe, afin que ce sacrifice, tout forcé qu’il était, pût ramener à lui la nation polonaise irritée.

Alors la guerre se changea en intrigues. La diète était partagée en presque autant de factions qu’il y avait de palatins. Un jour les intérêts du roi Auguste y dominaient, le lendemain ils y étaient proscrits. Tout le monde criait pour la liberté et la justice, mais on ne savait point ce que c’était que d’être libre et juste. Le temps se perdait à cabaler en secret et à haranguer en public. La diète ne savait ni ce qu’elle voulait, ni ce qu’elle devait faire. Les grandes