Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/201

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Alors Charles, ayant laissé derrière lui des garnisons dans quelques villes de Lithuanie, s’avança au delà de Grodno, ville connue en Europe par les diètes qui s’y tiennent, mais mal bâtie, et plus mal fortifiée,

À quelques milles par delà Grodno, il rencontra l’ambassade de la république : elle était composée de cinq sénateurs. Ils voulurent d’abord faire régler un cérémonial que le roi ne connaissait guère ; ils demandèrent qu’on traitât la république de sérénissime, qu’on envoyât au-devant d’eux les carrosses du roi, et des sénateurs. On leur répondit que la république serait appelée illustre, et non sérénissime ; que le roi ne se servait jamais de carrosse ; qu’il avait auprès de lui beaucoup d’officiers, et point de sénateurs ; qu’on leur enverrait un lieutenant général, et qu’ils arriveraient sur leurs propres chevaux[1].

Charles XII les reçut dans sa tente, avec quelque appareil d’une pompe militaire ; leurs discours furent pleins de ménagements et d’obscurités. On remarquait qu’ils craignaient Charles XII, qu’ils n’aimaient pas Auguste, mais qu’ils étaient honteux d’ôter par l’ordre d’un étranger la couronne au roi qu’ils avaient élu. Rien ne se conclut, et Charles XII leur fit comprendre enfin qu’il conclurait dans Varsovie.

Sa marche fut précédée par un manifeste dont le cardinal et son parti inondèrent la Pologne en huit jours. Charles, par cet écrit, invitait tous les Polonais à joindre leur vengeance à la sienne, et prétendait leur faire voir que leurs intérêts et les siens étaient les mêmes. Ils étaient cependant bien différents ; mais le manifeste, soutenu par un grand parti, par le trouble du sénat et par l’approche du conquérant, fit de très-fortes impressions. Il fallut reconnaître Charles pour protecteur, puisqu’il voulait l’être, et qu’on était encore trop heureux qu’il se contentât de ce titre.

Les sénateurs contraires à Auguste publièrent hautement l’écrit sous ses yeux mêmes. Le peu qui lui étaient attachés demeurèrent dans le silence. Enfin, quand on apprit que Charles avançait à grandes journées, tous se préparèrent en confusion à partir : le cardinal quitta Varsovie des premiers ; la plupart précipitèrent leur fuite, les uns pour aller attendre dans leurs terres le dénoûment de cette affaire, les autres pour aller soulever leurs amis. Il ne demeura auprès du roi que l’ambassadeur de l’empereur, celui du czar, le nonce du pape, et quelques évêques et

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