Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/22

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des temps d’ignorance. On lui fit sentir que les temps étaient changés, et que les usages changeaient avec eux.

L’université n’ayant fait qu’une démarche imprudente, le parlement en fit une qui mérite dans tous les âges les applaudissements de la nation entière, et qui cependant fut très-mal reçue à la cour.

Le tiers état est sans doute la nation même, et alors il l’était plus que jamais. On n’avait point augmenté le nombre des nobles comme aujourd’hui ; le peuple était en nombre, par rapport à la noblesse et au clergé, comme mille est à deux. La chambre du tiers état proposa de recevoir, comme loi fondamentale, que nulle puissance spirituelle n’est en droit de déposer les rois, et de délier les sujets de leur serment de fidélité. Il était déjà honteux qu’on fût obligé de proposer une telle loi, que le seul bon sens et l’intérêt de tous les hommes ont dû rendre de tout temps sacrée et inviolable ; mais ce qui fut bien plus honteux, et ce qui étonnera la dernière postérité, c’est que les chefs de la chambre du clergé la regardèrent comme hérétique.

Il suffisait d’avoir passé dans la rue de la Ferronnerie, et d’avoir jeté un regard sur l’endroit fatal où Henri IV fut assassiné, pour ne pas frémir de voir la proposition du tiers état combattue.

Le cardinal du Perron, qui devait tout ce qu’il était à ce même Henri IV, intrigua, harangua dans les trois chambres pour empêcher que l’indépendance et la sûreté des souverains, établie par tous les droits de la nature, ne le fût par une loi du royaume. Il convenait qu’il n’est pas permis d’assassiner son prince, mais il disait qu’il est de foi que l’Église peut le déposer.

Cet homme, si indigne de la réputation qu’il avait usurpée, devait bien voir qu’en donnant à des prêtres ce droit absurde et affreux de dépouiller les rois, c’était en effet les livrer aux assassins ; car il est bien rare d’ôter à un roi sa couronne sans lui ôter la vie. Étant déposé, il n’est plus roi ; s’il combat pour son trône, il est un rebelle digne de mort. Du Perron devait voir encore que c’était la cause du genre humain qu’il combattait ; et que si l’Église pouvait dépouiller un souverain, elle pouvait à plus forte raison dépouiller le reste des hommes.

« Mais, disait du Perron dans ses harangues, si un roi qui a juré à son sacre d’être catholique se faisait arien ou musulman, ne faudrait-il pas le déposer ? » Ces paroles étonnèrent et confondirent le corps de la noblesse. Elle pouvait aisément répondre que le sacre ne donne pas la royauté, que Henri IV, calviniste, avait été reconnu roi par la plus saine partie de cette même