Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/23

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noblesse, par quelques évêques même, par la république de Venise, par le duc de Florence, par l’Angleterre, par les rois du Nord, par tous les princes qui n’étaient pas dans les fers du pape et de la maison d’Autriche. Tous les chrétiens avaient obéi autrefois à des empereurs ariens. Ils ne se révoltèrent point contre Julien le Philosophe devenu païen, qu’ils appelaient apostat[1]. La religion n’a rien de commun avec les droits civils. Un homme, pour être mahométan, n’en doit pas moins être l’héritier de son père. Deux cent mille chrétiens de la religion grecque, établis dans Constantinople, reconnaissent le sultan turc. En un mot, la terre entière devait élever sa voix contre le cardinal du Perron.

Cependant lui et ses collègues persuadèrent à la chambre de la noblesse qu’on avait besoin de la cour de Rome, qu’il ne fallait pas la choquer par des questions épineuses, qui au moins étaient inutiles ; et que dans tout état il y a des mystères qu’on doit laisser derrière un voile. Ces funestes harangues éblouirent la noblesse, d’ailleurs mécontente du tiers état[2].

La nation, rebutée dans ceux qui portaient ses plaintes, s’adressa au parlement par l’organe de l’avocat général Servin, citoyen sage, éloquent et intrépide. Le parlement, assemblé sans qu’il y eût aucun pair, donna un arrêt[3] qui renouvelait toutes les anciennes lois sur ce sujet important, et qui assurait les droits de la couronne. Tout Paris le reçut avec des acclamations[4]. Si on en croit les mémoires, le cardinal du Perron, en se plaignant de cet arrêt à la reine, protesta que, si on ne le cassait, il serait obligé de se servir de la voie de l’excommunication.

Il paraît inconcevable qu’un sujet ait dit à son souverain : « Si vous ne punissez ceux qui soutiennent vos droits, je les excommunierai. » La reine, aveuglée par la crainte du pape et de l’Église, entourée de factions, eut la faiblesse de faire casser l’arrêt par son conseil, et même de mettre en prison l’imprimeur du parlement[5]. Le prétexte était qu’il n’appartenait pas à ce corps

  1. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, les articles Apostat et Julien.
  2. Le quatrain suivant courut alors dans Paris :

    Vous, noblesse et clergé, les aînés de la France,
    Puisque les droits du roi si mal vous soutenez,
    Puisque le tiers état en ce point vous devance,
    Il faut que les cadets deviennent les aînés. -----(G. A.)

  3. 2 janvier 1615. (Note de Voltaire.)
  4. Voyez le chapitre XXXV du Siècle de Louis XIV, et le Supplément au Siècle de Louis XIV, première partie, n° 23.
  5. Voyez, tome XII, pages 573-575 ; tome XV, le chapitre XXXV du Siècle de Louis XIV, et le Supplément au Siècle de Louis XIV, première partie.