Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/278

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Livonie, la Poméranie, Brême, Verden, tout cela avait coûté à la Suède, pendant le cours de la guerre, plus de deux cent cinquante mille soldats ; il ne restait pas huit mille hommes d’anciennes troupes, qui, avec les milices nouvelles, étaient les seules ressources de la Suède[1].

La nation est née belliqueuse, et tout peuple prend insensiblement le génie de son roi. On ne s’entretenait, d’un bout du pays à l’autre, que des actions prodigieuses de Charles et de ses généraux, et des vieux corps qui avaient combattu sous eux à Narva, à la Duna, à Clissau, à Pultusk[2], à Hollosin. Les moindres Suédois en prenaient un esprit d’émulation et de gloire. La tendresse pour le roi, la pitié, la haine irréconciliable contre les Danois, s’y joignirent encore. Dans bien d’autres pays les paysans sont esclaves ou traités comme tels : ceux-ci, faisant un corps dans l’État, se regardaient comme des citoyens, et se formaient des sentiments plus grands ; de sorte que ces milices devenaient en peu de temps les meilleures troupes du Nord.

Le général Stenbock se mit, par ordre de la régence, à la tête de huit mille hommes d’anciennes troupes, et d’environ douze mille de ces nouvelles milices, pour aller chasser les Danois, qui ravageaient toute la côte d’Helsinbourg, et qui étendaient déjà leurs contributions fort avant dans les terres.

On n’eut ni le temps ni les moyens de donner aux milices des habits d’ordonnance : la plupart de ces laboureurs vinrent vêtus de leurs sarraux de toile, ayant à leurs ceintures des pistolets attachés avec des cordes. Stenbock, à la tête de cette armée extraordinaire, se trouva en présence des Danois, à trois lieues d’Helsinbourg, le 10 mars 1710. Il voulut laisser à ses troupes quelques jours de repos, se retrancher, et donner à ses nouveaux soldats le temps de s’accoutumer à l’ennemi ; mais tous ces paysans demandèrent la bataille le même jour qu’ils arrivèrent.

Des officiers qui y étaient m’ont dit les avoir vus alors presque tous écumer de colère, tant la haine nationale des Suédois contre les Danois est extrême ! Stenbock profita de cette disposition des esprits, qui, dans un jour de bataille, vaut autant que la discipline militaire ; on attaqua les Danois, et c’est là qu’on vit ce dont il n’y a peut-être pas deux exemples de plus, des milices toutes nouvelles égaler dans le premier combat l’intrépidité des vieux corps. Deux

  1. Les premières éditions donnaient ensuite un long morceau sur l’organisation militaire de la Suède sous Charles XII. — Après une critique de Nordberg, Voltaire le supprima. (A. G.)
  2. Ou Pultesh ; voyez page 195.