Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/320

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liberté qu’en parlant au sultan même il était censé ne parler qu’à son égal. Il avait reconnu aisément le Grand Seigneur malgré l’obscurité de la prison, et il n’en fut que plus hardi dans la conversation. Le prétendu officier des janissaires dit à Villelongue ces propres paroles : « Chrétien, assure-toi que le sultan mon maître a l’âme d’un empereur, et que si ton roi de Suède a raison, il lui fera justice. » Villelongue fut bientôt élargi[1] ; on vit, quelques semaines après, un changement subit dans le sérail, dont les Suédois attribuèrent la cause à cette unique conférence. Le mufti fut déposé ; le kan des Tartares exilé à Rhodes, et le sérasquier bacha de Bender relégué dans une île de l’Archipel.

La Porte Ottomane est si sujette à de pareils orages qu’il est bien difficile de décider si en effet le sultan voulait apaiser le roi de Suède par ces sacrifices. La manière dont ce prince fut traité ne prouve pas que la Porte s’empressât beaucoup à lui plaire.

Le favori Ali Coumourgi fut soupçonné d’avoir fait seul tous ces changements pour ses intérêts particuliers. On dit qu’il fit exiler le kan de Tartarie et le sérasquier de Bender, sous prétexte qu’ils avaient délivré au roi les douze cents bourses, malgré l’ordre du Grand Seigneur. Il mit sur le trône des Tartares le frère du kan déposé, jeune homme de son âge, qui aimait peu son frère, et sur lequel Ali Coumourgi comptait beaucoup dans les guerres qu’il méditait. À l’égard du grand vizir Jussuf, il ne fut déposé que quelques semaines après, et Soliman bacha eut le titre de premier vizir.

Je suis obligé de dire que M. de Villelongue et plusieurs Suédois m’ont assuré que la simple lettre présentée au sultan au nom du roi avait causé tous ces grands changements à la Porte ; mais M. de Fierville m’a, de son côté, assuré tout le contraire. J’ai trouvé quelquefois de pareilles contrariétés dans les mémoires que l’on m’a confiés. En ce cas, tout ce que doit faire un historien, c’est de conter ingénument le fait, sans vouloir pénétrer les motifs, et de se borner à dire précisément ce qu’il sait, au lieu de deviner ce qu’il ne sait pas.

Cependant on avait conduit Charles XII dans le petit château de Démirtash auprès d’Andrinople. Une foule innombrable de Turcs s’était rendue en cet endroit pour voir arriver ce prince : on le transporta de son chariot au château sur un sopha ; mais

  1. Il n’avait été conduit en prison que pour être mis à l’abri des ministres, qu’il accusait.