Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/326

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Il avait été onze mois à Démotica, enseveli dans l’inaction et dans l’oubli ; cette oisiveté extrême, succédant tout à coup aux plus violents exercices, lui avait donné enfin la maladie qu’il feignait. On le croyait mort dans toute l’Europe. Le conseil de régence qu’il avait établi à Stockholm, quand il partit de sa capitale, n’entendait plus parler de lui. Le sénat vint en corps supplier la princesse Ulrique-Éléonore, sœur du roi, de se charger de la régence pendant cette longue absence de son frère : elle l’accepta ; mais quand elle vit que le sénat voulait l’obliger à faire la paix avec le czar et le roi de Danemark, qui attaquaient la Suède de tous côtés, cette princesse, jugeant bien que son frère ne ratifierait jamais la paix, se démit de la régence, et envoya en Turquie un long détail de cette affaire.

Le roi reçut le paquet de sa sœur à Démotica. Le despotisme qu’il avait sucé en naissant lui faisait oublier qu’autrefois la Suède avait été libre, et que le sénat gouvernait anciennement le royaume conjointement avec les rois. Il ne regardait ce corps que comme une troupe de domestiques qui voulaient commander dans la maison en l’absence du maître : il leur écrivit que, s’ils prétendaient gouverner, il leur enverrait une de ses bottes, et que ce serait d’elle dont il faudrait qu’ils prissent les ordres[1].

Pour prévenir donc ces prétendus attentats en Suède contre son autorité, et pour défendre enfin son pays, n’espérant plus rien de la Porte Ottomane, et ne comptant plus que sur lui seul, il fit signifier au grand vizir qu’il souhaitait partir, et s’en retourner par l’Allemagne[2].

M. Désaleurs, ambassadeur de France, qui s’était chargé des affaires de la Suède, fit la demande de sa part. « Hé bien, dit le vizir au comte Désaleurs, n’avais-je pas bien dit que l’année ne se passerait pas sans que le roi de Suède demandât à partir ? Dites-lui qu’il est à son choix de s’en aller ou de demeurer ; mais qu’il se détermine bien, et qu’il fixe le jour de son départ, afin qu’il ne nous jette pas une seconde fois dans l’embarras de Bender. »

Le comte Désaleurs adoucit au roi la dureté de ces paroles. Le jour fut choisi ; mais Charles, avant que de quitter la Turquie, voulut étaler la pompe d’un grand roi, quoique dans la misère

  1. Dans l’Histoire de Russie, chapitre XIX de la première partie, Voltaire dit que c’est de Bender que Charles XII écrivit cette singulière lettre.
  2. Le Sénat, dit Geyer, avait dépêché, dans Démotica, pour l’engager à revenir, l’honnête et courageux comte Liewen, qui lui dit franchement que le peuple allait peut-être nommer un régent. Ce ferme langage et les lettres de Görtz décidèrent le roi à partir. (A. G.)