Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/334

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La flotte russe se trouva le 15 juillet à la hauteur d’Aland. Elle était composée de trente vaisseaux de ligne, de quatre-vingts galères, et de cent demi-galères. Elle portait vingt mille soldats : l’amiral Apraxin la commandait ; l’empereur russe y servait en qualité de contre-amiral. La flotte suédoise vint le 16 à sa rencontre, commandée par le vice-amiral Ehrensköld ; elle était moins forte des deux tiers ; toutefois, elle se battit pendant trois heures. Le czar s’attacha au vaisseau d’Ehrensköld, et le prit après un combat opiniâtre.

Le jour de la victoire, il débarqua seize mille hommes dans Aland ; et ayant pris plusieurs soldats suédois qui n’avaient pu encore s’embarquer sur la flotte d’Ehrensköld, il les amena prisonniers sur ses vaisseaux. Il rentra dans son port de Cronslot avec le grand vaisseau d’Ehrensköld, trois autres de moindre grandeur, une frégate, et six galères, dont il s’était rendu maître dans ce combat.

De Cronslot il arriva dans le port de Pétersbourg, suivi de toute sa flotte victorieuse et des vaisseaux pris sur les ennemis. Il fut salué d’une triple décharge de cent cinquante canons : après quoi il fit une entrée triomphale qui le flatta encore davantage que celle de Moscou[1], parce qu’il recevait ces honneurs dans sa ville favorite, en un lieu où dix ans auparavant il n’y avait pas une cabane, et où il voyait alors trente-quatre mille cinq cents maisons ; enfin, parce qu’il se trouvait non-seulement à la tête d’une marine victorieuse, mais de la première flotte russe qu’on eût jamais vue dans la mer Baltique, et au milieu d’une nation à qui le nom de flotte n’était pas même connu avant lui.

On observa à Pétersbourg à peu près les mêmes cérémonies qui avaient décoré le triomphe à Moscou. Le vice-amiral suédois fut le principal ornement de ce triomphe nouveau : Pierre Alexiowitz y parut en qualité de contre-amiral. Un boïard russien, nommé Romanodowski, lequel représentait le czar dans des occasions solennelles, était assis sur un trône, ayant à ses côtés douze sénateurs. Le contre-amiral lui présenta la relation de sa victoire, et on le déclara vice-amiral, en considération de ses services ; cérémonie bizarre, mais utile dans un pays où la subordination militaire était une des nouveautés que le czar avait introduites.

L’empereur moscovite, enfin victorieux des Suédois sur mer et sur terre, et ayant aidé à les chasser de la Pologne, y dominait à son tour. Il s’était rendu médiateur entre la république et

  1. Voyez plus haut, livre V, page 266.