Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/393

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l’étaient par les Athéniens ; on y couronne les généraux des armées sur les théâtres comme dans Athènes ; et en dernier lieu[1] le maréchal de Saxe reçut publiquement des mains d’une actrice une couronne qu’on ne lui aurait pas donnée dans la cathédrale. Les Parisiens ont des académies qui viennent de celles d’Athènes, une église, une liturgie, des paroisses, des diocèses, toutes inventions grecques, tous mots tirés du grec ; les maladies des Parisiens sont grecques, apoplexie, phthisie, péripneumonie, cachexie, dyssenterie, jalousie, etc.

Il faut avouer que ce sentiment balancerait beaucoup l’autorité du savant personnage qui a démontré tout à l’heure que nous sommes une colonie troyenne. Ces deux opinions seraient encore combattues par d’autres profonds antiquaires ; les uns feraient voir que nous sommes Égyptiens, attendu que le culte d’Isis fut établi au village d’Issy, sur le chemin de Paris à Versailles. D’autres prouveraient que nous sommes des Arabes, comme le témoignent le mot d’almanach, d’alambic, d’algèbre, d’amiral. Les savants chinois et sibériens seraient très-embarrassés à décider, et nous laisseraient enfin pour ce que nous sommes.

Il paraît qu’il faut s’en tenir à cette incertitude sur l’origine de toutes les nations. Il en est des peuples comme des familles : plusieurs barons allemands se font descendre en droite ligne d’Arminius ; on composa pour Mahomet une généalogie par laquelle il venait d’Abraham et d’Agar.

Ainsi la maison des anciens czars de Russie venait du roi de Hongrie Bêla ; ce Bêla, d’Attila ; Attila, de Turck, père des Huns, et Turck était fils de Japhet. Son frère Buss avait fondé le trône de Russie ; un autre frère, nommé Camari, établit sa puissance vers le Volga.

Tous ces fils de Japhet étaient, comme chacun sait, les petits-fils de Noé, inconnu à toute la terre, excepté à un petit peuple très-longtemps inconnu lui-même. Les trois enfants de ce Noé allèrent vite s’établir à mille lieues les uns des autres, de peur de se donner des secours, et firent probablement avec leurs sœurs des millions d’habitants en très-peu d’années.

Plusieurs graves personnages ont suivi exactement ces filiations avec la même sagacité qu’ils ont découvert comment les Japonais

  1. Voltaire écrivait cela en 1759 : c’était en 1745, après la bataille de Fontenoy, que le maréchal de Saxe, de retour à Paris, assistant dans les balcons de l’Opéra à une représentation d’Armide, s’était vu présenter une couronne de laurier par Mlle de Metz, qui faisait le rôle de la Gloire.