Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/396

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publics, ne mériterait point de créance. Les esprits sages aiment mieux voir un grand homme travailler vingt-cinq ans au bonheur d’un vaste empire que d’apprendre d’une manière très-incertaine ce que ce grand homme pouvait avoir de commun avec le vulgaire de son pays. Suétone rapporte ce que les premiers empereurs de Rome avaient fait de plus secret ; mais avait-il vécu familièrement avec douze Césars ?

§ VI.

Quand il ne s’agit que de style, que de critique, que de petits intérêts d’auteur, il faut laisser aboyer[1] les petits faiseurs de brochures ; on se rendrait presque aussi ridicule qu’eux si on perdait son temps à leur répondre ou même à les lire ; mais quand il s’agit de faits importants, il faut quelquefois que la vérité s’abaisse à confondre même les mensonges des hommes méprisables : leur opprobre ne doit pas plus empêcher la vérité de s’expliquer, que la bassesse d’un criminel de la lie du peuple n’empêche la justice d’agir contre lui : c’est par cette double raison qu’on a été obligé d’imposer silence au coupable ignorant[2] qui avait corrompu l’Histoire du Siècle de Louis XIV, par des notes aussi absurdes que calomnieuses dans lesquelles il outrageait brutalement une branche de la maison de France et toute la maison d’Autriche, et cent familles illustres de l’Europe, dont les antichambres lui étaient aussi inconnues que les faits qu’il osait falsifier.

C’est un grand inconvénient attaché au bel art de l’imprimerie, que cette facilité malheureuse de publier les impostures et les calomnies.

Le prêtre de l’Oratoire Levassor et le jésuite La Motte, l’un mendiant en Angleterre, l’autre mendiant en Hollande, écrivirent tous deux l’histoire pour gagner du pain : l’un choisit le roi de France Louis XIII pour l’objet de sa satire ; l’autre prit pour but Louis XIV[3].

  1. Voltaire, qui avait déjà dit cela en 1736, dans son Discours préliminaire en tête d’Alzire, y est encore revenu en 1773, dans l’article XIII de ses Fragments sur l’histoire générale.
  2. La Beaumelle. Voyez tome XV, Supplément au Siècle de Louis XIV.
  3. Levassor est auteur d’une Histoire de Louis XIII (voyez son article, tome XIV, dans la Liste des écrivains, en tête du Siècle de Louis XIV). L’Histoire de la vie et du règne de Louis XIV (par La Motte), 1740, cinq volumes in-4° ; id., six volumes in-4°, a fourni plusieurs remarques à Voltaire : voyez tome XIV, les chapitres XXI, XXV, XXVI, XXVII et XXX, du Siècle de Louis XIV ; et, dans les Mélanges, 1749-1750, le paragraphe XIV de l’opuscule intitulé Des Mensonges imprimés. (B.)