Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/401

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Ayant contesté ce fait incroyable, et voyant que la fable d’Oléarius avait pris quelque crédit, je me suis cru obligé de demander des éclaircissements au dépôt des affaires étrangères en France. Voici ce qui a donné lieu à la méprise d’Oléarius.

Il y eut en effet un homme de la maison de Talleyrand qui, ayant la passion des voyages, alla jusqu’en Turquie, sans en parler à sa famille et sans demander de lettres de recommandation. Il rencontra un marchand hollandais, nommé Roussel, député d’une compagnie de négoce, et qui n’était pas sans liaison avec le ministère de France. Le marquis de Talleyrand se joignit avec lui pour aller voir la Perse, et, s’étant brouillé en chemin avec son compagnon de voyage, Roussel le calomnia auprès du patriarche de Moscou : on l’envoya en effet en Sibérie ; il trouva le moyen d’avertir sa famille, et au bout de trois ans, le secrétaire d’État, M. Desnoyers, obtint sa liberté de la cour de Moscou.

Voilà le fait mis au jour : il n’est digne d’entrer dans l’histoire qu’autant qu’il met en garde contre la prodigieuse quantité d’anecdotes de cette espèce, rapportées par les voyageurs[1].

Il y a des erreurs historiques ; il y a des mensonges historiques. Ce que rapporte Oléarius n’est qu’une erreur ; mais quand on dit qu’un czar[2] fit clouer le chapeau d’un ambassadeur sur sa tête, c’est un mensonge. Qu’on se trompe sur le nombre et la force des vaisseaux d’une armée navale, qu’on donne à une contrée plus ou moins d’étendue, ce n’est qu’une erreur, et une erreur très-pardonnable. Ceux qui répètent les anciennes fables, dans lesquelles l’origine de toutes les nations est enveloppée, peuvent être accusés d’une faiblesse commune à tous les auteurs de l’antiquité ; ce n’est pas là mentir, ce n’est proprement que transcrire des contes.

L’inadvertance nous rend encore sujets à bien des fautes, qu’on ne peut appeler mensonges. Si dans la nouvelle géographie d’Hubner[3] on trouve que les bornes de l’Europe sont à l’endroit où le fleuve Oby se jette dans la mer Noire, et que l’Europe a trente millions d’habitants, voilà des inattentions que tout lecteur

  1. « Voltaire ayant ainsi prouvé l’invraisemblance du fait rapporté par Oléarius, on n’y songea plus pendant longtemps (dit M. le prince A. Labanoff dans sa Lettre déjà citée) ; Levesque est même le seul qui en ait parlé depuis en 1796, dans un mémoire qu’il lut à l’Institut sur les anciennes relations de la France avec la Russie. Il voulut combattre l’opinion de Voltaire, et rétablir le fait supposé ; mais il échoua entièrement, et cette fable retomba dans l’oubli comme elle le méritait. »
  2. C’est au czar Ivan Basilovitz qu’on attribue cette cruauté ; voyez, dans la Correspondance, la lettre à Schouvaloff, du 11 juin 1761. (B.)
  3. Sa Géographie universelle avait été traduite en français en 1759. (G. A.)