Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/453

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que temps d’autre prérogative du trône que celle de se livrer à ses plaisirs, les liens sérieux du mariage ne le retinrent pas assez. Les plaisirs de la table avec quelques étrangers attirés à Moscou par le ministre Gallitzin ne firent pas augurer qu’il serait un réformateur ; cependant, malgré les mauvais exemples, et même malgré les plaisirs, il s’appliquait à l’art militaire et au gouvernement : on devait déjà reconnaître en lui le germe d’un grand homme.

On s’attendait encore moins qu’un prince qui était saisi d’un effroi machinal qui allait jusqu’à la sueur froide et à des convulsions quand il fallait passer un ruisseau deviendrait un jour le meilleur homme de mer dans le Septentrion. Il commença par dompter la nature en se jetant dans l’eau malgré son horreur pour cet élément ; l’aversion se changea même en un goût dominant.

L’ignorance dans laquelle on l’éleva le faisait rougir. Il apprit de lui-même, et presque sans maîtres, assez d’allemand et de hollandais pour s’expliquer et pour écrire intelligiblement dans ces deux langues. Les Allemands et les Hollandais étaient pour lui les peuples les plus polis ; puisque les uns exerçaient déjà dans Moscou une partie des arts qu’il voulait faire naître dans son empire, et les autres excellaient dans la marine, qu’il regardait comme l’art le plus nécessaire.

Telles étaient ses dispositions malgré les penchants de sa jeunesse. Cependant il avait toujours des factions à craindre, l’humeur turbulente des strélitz à réprimer, et une guerre presque continuelle contre les Tartares de la Crimée à soutenir. Cette guerre avait fini, en 1689, par une trêve qui ne-dura que peu de temps.

Dans cet intervalle, Pierre se fortifia dans le dessein d’appeler les arts dans sa patrie.

Son père Alexis avait eu déjà les mêmes vues ; mais ni la fortune ni le temps ne le secondèrent ; il transmit son génie à son fils, mais plus développé, plus vigoureux, plus opiniâtre dans les difficultés.

Alexis avait fait venir de Hollande à grands frais le[1] constructeur Bothler, patron de vaisseau, avec des charpentiers et des matelots, qui bâtirent sur le Volga une grande frégate et un yacht : ils descendirent le fleuve jusqu’à Astracan ; on devait les employer avec des navires qu’on allait construire pour trafiquer avanta-

  1. Mémoires de Pétersbourg et de Moscou. (Note de Voltaire.)