Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/567

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Démirtash et de Démotica vers la mer Noire que pour être assiégé sur le rivage de la mer Baltique.

On a déjà vu dans son histoire avec quelle valeur fière et tranquille il brava dans Stralsund tous ses ennemis réunis. On n’y ajoutera ici qu’une petite particularité qui marque bien son caractère. Presque tous ses principaux officiers ayant été tués ou blessés dans le siége, le colonel baron de Reichel, après un long combat, accablé de veilles et de fatigues, s’étant jeté sur un banc pour prendre une heure de repos, fat appelé pour monter la garde sur le rempart : il s’y traîna en maudissant l’opiniâtreté du roi, et tant de fatigues, si intolérables et si inutiles. Le roi, qui l’entendit, courut à lui, et, se dépouillant de son manteau qu’il étendit devant lui : « Vous n’en pouvez plus, lui dit-il, mon cher Reichel ; j’ai dormi une heure, je suis frais, je vais monter la garde pour vous : dormez, je vous éveillerai quand il en sera temps. » Après ces mots, il l’enveloppa malgré lui, le laissa dormir, et alla monter la garde.

Ce fut pendant ce siége de Stralsund[1] que le nouveau roi d’Angleterre, électeur de Hanovre, acheta du roi de Danemark la province de Brême et de Verden avec la ville de Stade, que les Danois avaient prises sur Charles XII. Il en coûta au roi George huit cent mille écus d’Allemagne. On trafiquait ainsi des États de Charles, tandis qu’il défendait Stralsund pied à pied. Enfin cette ville n’étant plus qu’un monceau de ruines, ses officiers le forcèrent d’en sortir[2]. Quand il fut en sûreté, son général Dücker rendit ces ruines au roi de Prusse.

Quelque temps après, Dücker s’étant présenté devant Charles XII, ce prince lui fit des reproches d’avoir capitulé avec ses ennemis. « J’aimais trop votre gloire, lui répondit Dücker, pour vous faire l’affront de tenir dans une ville dont Votre Majesté était sortie. » Au reste, cette place ne demeura que jusqu’en 1721 aux Prussiens, qui la rendirent à la paix du Nord.

Pendant ce siége de Stralsund, Charles reçut encore une mortification, qui eût été plus douloureuse si son cœur avait été sensible à l’amitié autant qu’il l’était à la gloire. Son premier ministre, le comte Piper, homme célèbre dans l’Europe, toujours fidèle à son prince (quoi qu’en aient dit tant d’auteurs indiscrets, sur la foi d’un seul, mal informé). Piper, dis-je, était sa victime depuis la bataille de Pultava. Comme il n’y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois, il était resté prisonnier à Moscou ;

  1. Octobre 1715. (Note de Voltaire.)
  2. Décembre 1715. (Id.)