Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/69

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était chef du conseil des finances. Ce n’était pas un Sully, mais aussi il n’était pas le ministre d’un Henri IV. Son génie était plus ardent et plus universel. Il avait des vues aussi droites sans être aussi laborieux et aussi instruit, étant arrivé au gouvernement des finances sans préparation, et ayant été obligé de suppléer par son esprit, qui était prompt et lumineux, aux connaissances préliminaires qui lui manquaient.

Au commencement de ce ministère, l’État avait à payer neuf cents millions d’arrérages ; et les revenus du roi ne produisaient pas soixante-neuf millions à trente francs le marc. Le duc de Noailles eut recours, en 1716, à l’établissement d’une chambre de justice contre les financiers. On rechercha les fortunes de quatre mille quatre cent dix personnes, et le total de leurs taxes fut environ de deux cent dix-neuf millions quatre cent mille livres ; mais de cette somme immense il ne rentra que soixante et dix millions dans les coffres du roi : il fallait d’autres ressources.

Au mois de mai 1716, le régent avait permis à Lass, Écossais, d’établir sa banque, composée seulement de douze cents actions de mille écus chacune. Tant que cet établissement fut limité dans ses bornes, et qu’il n’y eut pas plus de papier que d’espèces, il en résulta un grand crédit, et par conséquent le bien du royaume ; mais quand Lass eut réuni, au mois d’août 1717, une compagnie nommée d’Occident à la banque, qu’il se chargea de la ferme du tabac, qui ne valait alors que quatre millions ; quand il eut le commerce du Sénégal, à la fin de l’année : toutes ces entreprises, réunies sous la main d’un seul homme qui était étranger, donnèrent une extrême jalousie aux gros financiers du royaume, et le parlement prit des alarmes prématurées. Le chancelier d’Aguesseau, homme élevé dans les formes du palais, très-instruit dans la jurisprudence, mais moins versé dans la connaissance de l’intérieur du royaume, difficile et incertain dans les affaires, mais aussi intègre qu’éloquent, s’opposait autant qu’il pouvait aux innovations intéressées et ambitieuses de Lass.

Pendant ce temps-là il se formait un parti assez considérable contre la régence du duc d’Orléans. La duchesse du Maine en était l’âme ; le duc du Maine y entrait par complaisance pour sa femme. Le cardinal de Polignac s’en était mis pour jouer un rôle ; plusieurs seigneurs attendaient le moment de se déclarer ; ce parti agissait sourdement de concert avec le cardinal Alberoni, premier ministre d’Espagne ; tout était encore dans le plus grand secret, et le duc d’Orléans n’avait que des soupçons. Il fallait qu’il se préparât à la guerre contre l’Espagne, qui paraissait iné-