Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome9.djvu/316

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Teint de son sang, et ne le sentait pas.
A ce spectacle épouvantable et tendre,
Paul Tirconel demeura quelque temps
Glacé d’horreur ; l’usage de ses sens
Fut suspendu. Tel on nous fait entendre
Que cet Atlas, que rien ne put toucher[1],
Prit autrefois la forme d’un rocher.



Mais la pitié que l’aimable nature
Mit de sa main dans le fond de nos cœurs
Pour adoucir les humaines fureurs,
Se fit sentir à cette âme si dure :
Il secourut Dorothée ; il trouva
Deux beaux portraits tous deux en miniature,
Que Dorothée avec soin conserva
Dans tous les temps et dans toute aventure.
On voit dans l’un La Trimouille aux yeux bleus,
Aux cheveux blonds ; les traits de son visage
Sont fiers et doux : la grâce et le courage
Y sont mêlés par un accord heureux.
Tirconel dit : " Il est digne qu’on l’aime. "
Mais que dit-il, lorsqu’au second portrait
Il aperçut qu’on l’avait peint lui-même ?
Il se contemple, il se voit trait pour trait.
Quelle surprise ! en son âme il rappelle
Que vers Milan voyageant autrefois,
Il a connu Carminetta la belle,
Noble et galante, aux Anglais peu cruelle ;
Et qu’en partant au bout de quelques mois,
La laissant grosse, il eut la complaisance
De lui donner, pour adoucir l’absence,
Ce beau portrait que du Lombard Bélin[2]
La main savante a mis sur le vélin.
De Dorothée, hélas ! elle fut mère ;
Tout est connu : Tirconel est son père



Il était froid, indifférent, hautain,

  1. Je crois que notre auteur entend par ces mots: que rien ne put toucher, la dureté de cœur que fit paraître Atlas quand il refusa hospitalité à Persée. Il le laissa coucher dehors, et Jupiter l'en punit, comme chacun sait, en le changeant en montagne. (Note de Voltaire, 1762.)
  2. Ce Bélin était en effet un contemporain; ce fut lui qui depuis peignit Mahomet II. (Id., 1773.) — Gentile Bellini, ne à Venise en 1421, mourut dans cette ville en 1501. (R.)