Physiologie du goût/Méditation I

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PHYSIOLOGIE
DU GOÛT

MÉDITATION I

DES SENS


Les sens sont les organes par lesquels l’homme se met en rapport avec les objets extérieurs.

nombre des sens.

1. — On doit en compter au moins six :

La vue, qui embrasse l’espace et nous instruit, par le moyen de la lumière, de l’existence et des couleurs des corps qui nous environnent ;

L’ouïe, qui reçoit, par l’intermédiaire de l’air, l’ébranlement causé par les corps bruyants ou sonores ;

L’odorat, au moyen duquel nous flairons les odeurs des corps qui en sont doués ;

Le goût, par lequel nous apprécions tout ce qui est sapide ou esculent ;

Le toucher, dont l’objet est la consistance et la surface des corps ;

Enfin le génésique ou amour physique, qui entraîne les sexes l’un vers l’autre, et dont le but est la reproduction de l’espèce.

Il est étonnant que, presque jusqu’à Buffon, un sens si important ait été méconnu, et soit resté confondu ou plutôt annexé au toucher.

Cependant la sensation dont il est le siége n’a rien de commun avec celle du tact ; il réside dans un appareil aussi complet que la bouche ou les yeux ; et ce qu’il y a de singulier, c’est que chaque sexe ayant tout ce qu’il faut pour éprouver cette sensation, il est néanmoins nécessaire que les deux se réunissent pour atteindre au but que la nature s’est proposé. Et si le goût, qui a pour but la conservation de l’individu, est incontestablement un sens, à plus forte raison doit-on accorder ce titre aux organes destinés à la conservation de l’espèce.

Donnons donc au génésique la place sensuelle qu’on ne peut lui refuser, et reposons-nous sur nos neveux du soin de lui assigner son rang.

mise en action des sens.

2. — S’il est permis de se porter, par l’imagination, jusqu’aux premiers moments de l’existence du genre humain, il est aussi permis de croire que les premières sensations ont été purement directes, c’est-à-dire qu’on a vu sans précision, ouï confusément, flairé sans choix, mangé sans savourer, et joui avec brutalité.

Mais toutes ces sensations ayant pour centre commun l’âme, attribut spécial de l’espèce humaine, et cause toujours active de perfectibilité, elles y out été réfléchies, comparées, jugées ; et bientôt tous les sens ont été amenés au secours les uns des autres pour l’utilité et le bien-être du moi sensitif, ou, ce qui est la même chose, de l’individu.

Ainsi, le toucher a rectifié les erreurs de la vue ; le son, au moyen de la parole articulée, est devenu l’interprète de tous les sentiments : le goût s’est aidé de la vue et de l’odorat ; l’ouïe a comparé les sons, apprécié les distances ; et le génésique a envahi les organes de tous les autres sens.

Le torrent des siècles, en roulant sur l’espèce humaine, a sans cesse amené de nouveaux perfectionnements, dont la cause, toujours active, quoique presque inaperçue, se trouve dans les réclamations de nos sens, qui, toujours et tour à tour, demandent à être agréablement occupés.

Ainsi, la vue a donné naissance à la peinture, à la sculpture et aux spectacles de toute espèce ;

Le son, à la mélodie, à l’harmonie, à la danse et à la musique, avec toutes ses branches et ses moyens d’exécution ;

L’odorat, à la recherche, à la culture et à l’emploi des parfums ;

Le goût, à la production, au choix et à la préparation de tout ce qui peut servir d’aliment ;

Le toucher, à tous les arts, à toutes les adresses, à toutes les industries ;

Le génésique, à tout ce qui peut préparer ou embellir la réunion des sexes, et, depuis François Ier, à l’amour romanesque, à la coquetterie et à la mode ; à la coquetterie surtout, qui est née en France, qui n’a de nom qu’en français, et dont l’élite des nations vient chaque jour prendre des leçons dans la capitale de l’univers.

Cette proposition, tout étrange qu’elle paraisse, est cependant facile à prouver ; car on ne pourrait s’exprimer avec clarté, dans aucune langue ancienne, sur ces trois grands mobiles de la société actuelle.

J’avais fait sur ce sujet un dialogue qui n’aurait pas été sans attraits ; mais je l’ai supprimé, pour laisser à mes lecteurs le plaisir de le faire chacun à sa manière : il y a de quoi déployer de l’esprit, et même de l’érudition, pendant toute une soirée.

Nous avons dit plus haut que le génésique avait envahi les organes de tous les autres sens ; il n’a pas influé avec moins de puissance sur toutes les sciences ; et en y regardant d’un peu plus près, on verra que tout ce qu’elles ont de plus délicat et de plus ingénieux est dû au désir, à l’espoir ou à la reconnaissance qui se rapportent à la réunion des sexes.

Telle est donc, en bonne réalité, la généalogie des sciences, même les plus abstraites, qu’elles ne sont que le résultat immédiat des efforts continus que nous avons faits pour gratifier nos sens.

perfectionnement des sens.

3. — Ces sens, nos favoris, sont cependant loin d’être parfaits, et je ne m’arrêterai pas à le prouver. J’observerai seulement que la vue, ce sens si éthéré, et le toucher, qui est à l’autre bout de l’échelle, ont acquis avec le temps une puissance additionnelle très-remarquable.

Par le moyen des besicles, l’œil échappe, pour ainsi dire, à l’affaiblissement sénile qui opprime la plupart des autres organes.

Le télescope a découvert des astres jusqu’alors inconnus et inaccessibles à tous nos moyens de mensuration ; il s’est enfoncé à des distances telles que des corps lumineux et nécessairement immenses ne se présentent à nous que comme des taches nébuleuses et presque imperceptibles.

Le microscope nous a initiés dans la connaissance de la configuration intérieure des corps : il nous a montré une végétation et des plantes dont nous ne soupçonnions pas même l’existence. Enfin, nous avons vu des animaux cent mille fois au-dessous du plus petit de ceux qu’on aperçoit à l’œil nu ; ces animalcules se meuvent cependant, se nourrissent et se reproduisent : ce qui suppose des organes d’une ténuité à laquelle l’imagination ne peut pas atteindre.

D’un autre côté, la mécanique a multiplié les forces ; l’homme a exécuté tout ce qu’il a pu concevoir, et a remué des fardeaux que la nature avait créés inaccessibles à sa faiblesse.

À l’aide des armes et du levier, l’homme a subjugué toute la nature : il l’a soumise à ses plaisirs, à ses besoins, à ses caprices ; il en a bouleversé la surface, et un faible bipède est devenu le roi de la création.

La vue et le toucher, ainsi agrandis dans leur puissance, pourraient appartenir à une espèce bien supérieure à l’homme ; ou plutôt l’espèce humaine serait tout autre, si tous les sens avaient été ainsi améliorés.

Il faut remarquer cependant que, si le toucher a acquis un grand développement comme puissance musculaire, la civilisation n’a presque rien fait pour lui comme organe sensitif ; mais il ne faut désespérer de rien, et se ressouvenir que l’espèce humaine est encore bien jeune, et que ce n’est qu’après une longue série de siècles que les sens peuvent agrandir leur domaine.

Par exemple, ce n’est que depuis environ quatre siècles qu’on a découvert l’harmonie, science toute céleste, et qui est au son ce que la peinture est aux couleurs.[1]

Sans doute les anciens savaient chanter accompagnés d’instruments à l’unisson ; mais là se bornaient leurs connaissances ; ils ne savaient ni décomposer les sons ni en apprécier les rapports.

Ce n’est que depuis le quinzième siècle qu’on a fixé la tonalisation, réglé la marche des accords, et qu’on s’en est aidé pour soutenir la voix et renforcer l’expression des sentiments.

Cette découverte, si tardive et cependant si naturelle, a doublé l’ouïe ; elle y a montré deux facultés en quelque sorte indépendantes, dont l’une reçoit les sons et l’autre en apprécie la résonnance.

Les docteurs allemands disent que ceux qui sont sensibles à l’harmonie ont un sens de plus que les autres.

Quant à ceux pour qui la musique n’est qu’un amas de sons confus, il est bon de remarquer que presque tous chantent faux ; et il faut croire, ou que chez eux l’appareil auditif est fait de manière à ne recevoir que des vibrations courtes et sans ondulations, ou plutôt que les deux oreilles n’étant pas au même diapason, la différence en longueur et en sensibilité de leurs parties constituantes fait qu’elles ne transmettent au cerveau qu’une sensation obscure et indéterminée, comme deux instruments qui ne joueraient ni dans le même ton ni dans la même mesure, et ne feraient entendre aucune mélodie suivie.

Les derniers siècles qui se sont écoulés ont aussi donné à la sphère du goût d’importantes extensions : la découverte du sucre et de ses diverses préparations, les liqueurs alcooliques, les glaces, la vanille, le thé, le café, nous ont transmis des saveurs d’une nature jusqu’alors inconnue.

Qui sait si le toucher n’aura pas son tour, et si quelque hasard heureux ne nous ouvrira pas, de ce côté-là, quelque source de jouissances nouvelles ? ce qui est d’autant plus probable que la sensibilité tactile existe par tout le corps, et conséquemment peut partout être excitée.

puissance du goût.

4. — On a vu que l’amour physique a envahi toutes les sciences : il agit en cela avec cette tyrannie qui le caractérise toujours.

Le goût, cette faculté plus prudente, plus mesurée, quoique non moins active, le goût, disons-nous, es£ parvenu au même but avec une lenteur qui assure la durée de ses succès.

Nous nous occuperons ailleurs à en considérer la marche ; mais déjà nous pourrons remarquer que celui qui a assisté à un repas somptueux, dans une salle ornée de glaces, de peintures, de sculptures, de fleurs, embaumée de parfums, enrichie de jolies femmes, remplie des sous d’une douce harmonie, celui-là, disons-nous, n’aura pas besoin d’un grand effort d’esprit pour se convaincre que toutes les sciences ont été mises à contribution pour rehausser et encadrer convenablement les jouissances du goût.

but de l’action des sens.

5. — Jetons maintenant un coup d’œil général sur le système de nos sens pris dans leur ensemble, et nous verrons que l’auteur de la création a eu deux buts, dont l’un est la conséquence de l’autre, savoir : la conservation de l’individu et la durée de l’espèce.

Telle est la destinée de l’homme, considéré comme être sensitif : c’est à cette double fin que se rapportent toutes ses actions.

L’œil aperçoit les objets extérieurs, révèle les merveilles dont l’homme est environné, et lui apprend qu’il fait partie d’un grand tout.

L’ouïe perçoit les sons, non-seulement comme sensation agréable, mais encore comme avertissement du mouvement des corps qui peuvent occasionner quelque danger.

La sensibilité veille pour donner, par le moyen de la douleur, avis de toute lésion immédiate.

La main, ce serviteur fidèle, a non-seulement préparé sa retraite, assuré ses pas, mais encore saisi, de préférence, les objets que l’instinct lui fait croire propres à réparer les pertes causées par l’entretien de la vie.

L’odorat les explore, car les substances délétères sont presque toujours de mauvaise odeur.

Alors le goût se décide, les dents sont mises en action, la langue s’unit au palais pour savourer, et bientôt l’estomac commencera l’assimilation.

Dans cet état, une langueur inconnue se fait sentir, les objets se décolorent, le corps plie, les yeux se ferment ; tout disparaît, et les sens sont dans un repos absolu.

À son réveil, l’homme voit que rien n’a changé autour de lui ; cependant un feu secret fermente dans son sein, un organe nouveau s’est développé ; il sent qu’il a besoin de partager son existence.

Ce sentiment actif, inquiet, impérieux est commun aux deux sexes ; il les rapproche, les unit, et quand le germe d’une existence nouvelle est fécondé, les individus peuvent dormir en paix : ils viennent de remplir le plus saint de leurs devoirs en assurant la durée de l’espèce[2].

Tels sont les aperçus généraux et philosophiques que j’ai cru devoir offrir à mes lecteurs, pour les amener naturellement à l’examen plus spécial de l’organe du goût.


  1. Nous savons qu’on a soutenu le contraire ; mais ce système est sans appui.
    Si les anciens avaient connu l’harmonie, leurs écrits auraient conservé quelques notions précises à cet égard, au lieu qu’on ne se prévaut que de quelques phrases obscures, qui se prêtent à toutes les inductions.
    D’ailleurs, on ne peut suivre la naissance et les progrès de l’harmonie dans les monuments qui nous restent ; c’est une obligation que nous avons aux Arabes, qui nous firent présent de l’orgue, qui, faisant entendre à la fois plusieurs sons continus, fit naître la première idée de l’harmonie.
  2. M. de Buffon a peint, avec tous les charmes de la plus brillante éloquence, les premiers moments de l’existence d’Ève. Appelé à traiter un sujet presque semblable, nous n’avons prétendu donner qu’un dessin au simple trait ; les lecteurs sauront bien y ajouter le coloris.